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Acquisition de V par Bell Média : sauvegarde de la diversité des voix ou création d’un monopole?

Acquisition de V par Bell Média : sauvegarde de la diversité des voix ou création d’un monopole?

Écrit par
Devin Ashton-Beaucage
le
24 février 2020

Alors que Bell Média s'apprête à acquérir V, la taille colossale de cette première peut susciter des craintes mais aussi un certain optimisme chez ceux qui désirent voir les milieux de l'information et de l'audiovisuel francophones redynamisés. Voici notre compte rendu de l'audience du CRTC entourant cette transaction.

Acquisition de V par Bell Média : sauvegarde de la diversité des voix ou création d’un monopole?

En réponse aux demandes de Bell Canada et du Groupe V Média inc., le CRTC a tenu une audience, les 12 et 13 février derniers à Montréal, entourant la potentielle intégration des stations V au groupe Bell Média.

Un compte rendu des Amis de la radiodiffusion


Vous en avez peut-être entendu parler depuis l’été dernier : le Groupe V Média peine à subvenir aux besoins de sa chaîne généraliste V qui, depuis son acquisition en 2008, accuse des pertes qui se sont particulièrement accrues au cours des trois dernières années. Au fait de ces difficultés, le CRTC avait déjà considérablement assoupli ses conditions de licence en permettant à la chaîne francophone d’offrir une programmation bien moins riche en nouvelles et en émissions d’intérêt national que ce qui est exigé de ses compétiteurs mieux nantis.

En effet, alors que le bulletin de nouvelles de TQS, son ancêtre, jouissait d’une grande popularité, la couverture de l’actualité sur les ondes de V est maintenant produite à l’externe et n’est présentée que cinq heures par semaine. C’est très peu. À titre comparatif, la station montréalaise de TVA doit en produire 25. Ces passe-droits exceptionnels n'ont toutefois pas été suffisantes pour sauver V, d’où l’entrée en scène de Bell Média.

C’est donc le 12 février dernier à Montréal que Bell Média présentait son plan d’acquisition des stations V devant le CRTC. Accompagnée de plusieurs membres de son équipe et de celle de Groupe V Média, qui est favorable à la transaction, la présidente de Bell Média Québec, Karine Moses, présentait ce projet comme étant grandement bénéfique pour la population québécoise. Avec les moyens financiers et les ressources déjà à la disposition de son nouvel acquisiteur, V pourrait contribuer à diversifier les voix en ce qui concerne la couverture de l’actualité au Québec, à enrichir notre culture télévisuelle en investissant dans des contenus francophones de qualité — que Bell serait en mesure de produire et qui pourraient dorénavant rejoindre un large auditoire grâce à sa nouvelle télévision généraliste francophone — et serait nettement mieux équipée pour faire face à la concurrence sans précédent que représentent les géants du Web.

Bell Média a indiqué vouloir maintenir les stations régionales de V en place et d'offrir un service de nouvelles remaniées, qui se distingue des autres, notamment en laissant davantage de place à la diversité. Mis à part ce dernier point et le fait que Bell ait manifesté son intention de couvrir l'actualité de manière différente, ledit remaniement semblait encore abstrait pour l'équipe de Bell, qui n'a pas été en mesure d'offrir des réponses claires aux questions de ceux et celles qui ont voulu mieux comprendre leurs intentions.

Madame Moses et son équipe se sont aussi opposés à ce que le CRTC modifie les conditions de licence suite à une acquisition sous prétexte qu’ils auraient besoin de temps pour effectuer une transition efficace et rendre la nouvelle chaîne rentable. L'équipe de Bell préférerait plutôt attendre le prochain renouvellement de licence et simplement s’engager à augmenter ses investissements en nouvelles et en émissions d’intérêt national d’ici là. Malgré leur appui à la transaction, une grande majorité des intervenants qui ont été entendus le jour même et le lendemain a incité le CRTC à imposer des conditions plus sévères. Nous y reviendrons.

Entrée en scène de Québecor : la dénonciation d’un quasi-monopole

Alors que Bell Média s’était plutôt présentée comme un joueur modeste, dans une perspective québécoise, affirmant qu’une télévision généraliste viendrait compléter son offre dans la province, la rendant du même coup plus attrayante pour les annonceurs et lui permettant de compétitionner avec le reste de l’industrie, Pierre Karl Péladeau est venu jeter une toute autre lumière sur la situation. Sans grande surprise, le président de Québecor s’est farouchement opposé à la transaction, mettant en évidence la taille colossale qu’occupe Bell au Canada, ce qu’il a fait en démontrant les possessions de cette dernière dans les milieux médiatique, des télécommunications, du sport, du divertissement, de l’affichage et des commerces de détail, notamment à l’aide d’un graphique sur lequel on pouvait voir une centaine de logos. Il a aussi tenu à souligner la disparité des revenus entre Bell et ses compétiteurs, stipulant que ceux de Bell avaient atteint les 2,1 milliards de dollars en 2018, et que l’écart avec ceux de sa plus proche rivale du milieu médiatique, soit CBC/Radio-Canada, était pratiquement d’un milliard de dollars.

Bell serait donc bien au-dessus de la mêlée canadienne selon M. Péladeau. Cette situation lui permettrait de dicter les tarifs publicitaires au pays, dont elle contrôlerait jusqu’à 43% des revenus et la placerait en position dominante en ce qui concerne l’acquisition de contenus télévisuels. Le président de Québecor n’a pas manqué de souligner le danger que pourrait représenter une compagnie de la taille de Bell, qu’il a d’ailleurs qualifié de « prédatrice », indiquant qu’elle voulait « terminer son exercice de monopolisation en acquérant V », et a été jusqu’à appeler à son démantèlement.



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Une transaction qui fait consensus malgré tout

Mis à part l’opposition de Québecor et la neutralité exprimée par le Groupe de diffuseurs indépendants — qui s’est surtout présenté pour exprimer son inquiétude face à la survie des joueurs indépendants dans l'industrie médiatique, précisant au passage qu'une large portion des dépenses des grands radiodiffuseurs privés au Canada est dédiée à l'acquisition des droits de productions américaines —, la grande majorité des intervenants était favorable à ce que Bell Média fasse l’acquisition de V à condition que certaines contraintes soient imposées.

Le professeur de journalisme de l’UQÀM, Patrick White, s’est déclaré en faveur de la transaction, à condition que le CRTC impose des exigences sévères en ce qui concerne le secteur de l’information de V et ses émissions de divertissement francophones. Il a débuté sa présentation en déplorant la réduction drastique de la place accordée à l’information sur les ondes de V ainsi que la case horaire « ingrate » qu’on lui a assignée, soit en soirée à 23h. Le professeur et journaliste s’est montré optimiste face à la capacité de Bell de redonner une certaine dignité au service des nouvelles de V et préserver, voire redynamiser ses stations en région, notamment grâce aux ressources déjà disponible chez la chaîne généraliste anglophone de Bell Média, CTV. Cette idée de donner vie à un joueur fort dans le milieu de l’information en région a également suscité l’enthousiasme chez les représentantes des chambres de commerce et d’industrie de Sherbrooke et de Saguenay–Le Fjord. M. White a aussi précisé qu’il souhaiterait voir le bulletin de nouvelles de V se distinguer de ceux de TVA et Radio-Canada, notamment en se consacrant aux nouvelles locales et hyperlocales, un angle mort des grands réseaux.

Son de cloche similaire du côté de la Fédération nationale des communications (FNC-CSN), qui compte 6000 membres dont 1500 journalistes. La FNC s’est aussi réjouie de l’intention de Bell de produire les bulletins d’information de V à l’interne (sa production est actuellement essentiellement sous-traitée) et de maintenir en place ses stations régionales. Par contre, comme bien d’autres intervenants, considérant les moyens à la disposition de Bell Média, la FNC ne considère pas que les seuils minimums très souples en termes d’heures consacrées aux nouvelles et de part de dépenses en émissions canadiennes accordés au Groupe V devraient être maintenus suite à la transaction en cause.

L’intervenante ayant fait le plus de kilométrage pour participer à l’audience, la directrice générale de On Screen Manitoba, l’association manitobaine de l’industrie de la production audiovisuelle, s’est jointe aux acteurs de l’industrie culturelle québécoise, soit l’AQPM, la SARTEC, l’AQTIS, l’ARRQ, l’UDA et l’ADISQ, en demandant que les exigences en termes de dépenses en émissions canadienne (DÉC) soient augmentées. Elles devraient donc passer de 25% des revenus brut de l’années précédentes à 40%, et 75% de ces dépenses devraient être consacrées aux émissions de langue française. Du côté des émissions d’intérêt national (ÉIN), on passerait d’un seuil de 10% à 18%, dont 75% devraient être réalisés par des producteurs indépendants. Elle a aussi exprimé son souhait de voir la mise en place d’une exigence voulant que 2,5% des dépenses totales en ÉIN soient attribuées à la création de contenu original francophone produit par des communautés de langue officielle en situation minoritaire.

Du côté de la ville de Québec, la Table de concertation de l’industrie du cinéma et de la télévision de la Capitale-Nationale souhaitait voir une obligation d’investir 10% de ses dépenses totales de programmation dans des émissions originales de production indépendante de sa région, ce qui correspondrait approximativement au poids économique de la Capitale-Nationale et à la proportion qu’occupe sa population au sein de la province. À l’heure actuelle, la production télévisuelle dans la région de Québec ne représenterait que 4,6% du total québécois.

Du côté de la production musicale, l’ADISQ est venue souligner que la télévision demeure encore un moyen privilégié pour rejoindre l’auditoire canadien malgré les grands chamboulements que l’on connait en ce qui a trait à la consommation de contenu médiatique. Elle a par contre déploré le fait que nous soyons moins exposés aux contenus domestiques. Après avoir vanté la popularité de plusieurs émissions diffusées sur les ondes de Radio-Canada et de TVA qui accordent une place de choix à la musique, elle s’est plaint de la quasi-absence d'une telle programmation sur les ondes de V, et a insisté pour que Bell prenne un engagement à l’égard des émissions de prestations musicales.

En bref, un certain optimisme prudent semblait dégager de la plupart des interventions lors de cette audience du CRTC. Dans un contexte où les géants du Web venus de l’étranger s’imposent comme une force dominante jamais vue auparavant, la taille de Bell Média et les craintes qui y sont reliées peuvent paraître bien minimes. Les moyens de Bell seraient plutôt perçus par plusieurs comme étant une ressource bénéfique qui pourrait aider à faire rayonner notre culture malgré le raz-de-marée de contenus numériques (surtout américains) qui balaie sournoisement notre territoire, et ce, sans aucune réglementation. Nous pouvons donc bien nous inquiéter d’offrir une voix de force disproportionnée à cet empire médiatique qu’est Bell, et avec raison, mais il demeure que c’est une voix qui parlera de nous et pour nous.

Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.