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Avons-nous besoin d’une réglementation relative au contenu canadien pour nos médias écrits?

Avons-nous besoin d’une réglementation relative au contenu canadien pour nos médias écrits?

Écrit par
Barry Rueger
le
03 février 2020

La réglementation relative au contenu canadien mis en place par le CRTC en 1971 fut un élément clé du développement de l’industrie de la musique locale. Qu’arriverait-il si nous utilisions ces mêmes principes pour le secteur canadien des médias d’information?

Avons-nous besoin d’une réglementation relative au contenu canadien pour nos médias écrits?

En 1970, dans ma ville natale de Kelowna en Colombie-Britannique, on achetait nos disques au Music Box store de la rue Ellis. Chaque semaine, on se rendait au centre-ville pour choisir parmi les 45 tours et les albums qu’on avait entendus sur les ondes de la station de radio locale et, pendant qu’on y était, on attrapait une copie de la toute dernière liste du top 30 des disques que faisait tourner CKLG, la plus importante station radiophonique de Vancouver.

Si vous jetiez aujourd’hui un coup d’œil sur ces vieux palmarès, une chose en particulier vous surprendrait : sauf pour la présence occasionnelle d’Anne Murray ou des Guess Who, on ne voyait pratiquement jamais d’artiste canadien dans le top 30. Les palmarès étaient en effet dominés par des musiciens américains et britanniques. Tant pour CKLG que pour son auditoire, on tenait pour acquis que la musique populaire venait de ces endroits et non du Canada.

Et puisque le temps d’antenne était rare pour nos musiciens, les infrastructures de l’industrie de la musique canadienne laissaient également à désirer. À l’époque, la seule manière d’avoir du succès en musique était d’enregistrer ses disques, de travailler, et de vivre aux États-Unis. En revanche, il est aujourd’hui difficile de garder le compte de tous les artistes canadiens faisant carrière ici et à l’étranger. De Drake aux artistes débutants : tout le monde est en mesure d’enregistrer sa musique ici et de se construire une carrière mondiale sans quitter le pays. Sans la réglementation relative au contenu canadien, rien de tout cela n’aurait été possible.

En 1968, le gouvernement fédéral de Pierre Trudeau a adopté la Loi sur la radiodiffusion qui a donné lieu au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC). En 1971, le CRTC a instauré sa réglementation relative au contenu canadien qui exigeait que les stations de radio diffusent du contenu canadien pour au moins 25 % de leur temps d’antenne. Ce quota a ensuite augmenté au cours des décennies subséquentes, suivant la croissance du nombre d’artistes et d’enregistrements canadiens.

Le palmarès des trente chansons les plus populaires de la station de radio CKLG de Vancouver de juin 1973.

Le palmarès des trente chansons les plus populaires de la station de radio CKLG de Vancouver de juin 1973.

Le « caractère canadien » dont il est question dans la réglementation fut défini d’après les paramètres du système MAPL. Pour être considéré comme du contenu canadien – du « CanCon », selon l’expression désormais utilisée en anglais –, un morceau musical doit généralement remplir deux des conditions suivantes : la musique a été entièrement composée par une personne canadienne; la musique et les paroles du morceau sont principalement interprétées par une personne canadienne; le morceau consiste en un spectacle enregistré ou ayant eu lieu au Canada, en plus d’avoir aussi été diffusé en direct au Canada; les paroles ont été entièrement rédigées par une personne canadienne.

La réglementation relative au contenu canadien a été mise en place il y a près de 50 ans, et si plusieurs radiodiffuseurs se sont plaints d’avoir été forcés de faire jouer de la musique canadienne sur leurs ondes, ceux-ci sont tout de même aujourd’hui forcés d’admettre que cette réglementation a permis à l’industrie de la musique au Canada de prospérer et de connaître un succès international. Avant 1970, des artistes comme Shania Twain et Michael Bublé, ou des groupes comme Godspeed You! Black Emperor ou Arcade Fire, tous deux lauréats du Prix de la musique Polaris, n’auraient jamais pu profiter d’une diffusion à grande échelle ou d’une carrière à l’international. En outre, cette réglementation a également entraîné une modification de la perception du public : la nouvelle musique est maintenant jugée d’après sa valeur intrinsèque au lieu d’être simplement rejetée à cause de son origine canadienne.

Mais si l’industrie canadienne de la musique est en pleine effervescence, les médias d’information, eux, souffrent énormément. La plupart des grands journaux sont effectivement en cours de négociation avec le gouvernement afin d’établir un plan de sauvetage financier, tandis que plusieurs de leurs journalistes sont mis à pied. Le syndicat des écrivains du Canada (Writers’ Union of Canada) fait état d’une baisse de 50 % des ventes de livres écrits par des Canadiens ou des Canadiennes, d’une baisse de 20 % du nombre d’emprunts de livres canadiens dans les bibliothèques et d’une baisse 78 % de revenus pour les auteurs et autrices du Canada au cours des vingt dernières années. Et pendant ce temps, les journaux hebdomadaires et les magazines tiennent bon, mais à grande peine.

L’argent ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est un programme qui fera pour nos auteurs et autrices ce que la réglementation en matière de contenu canadien a fait pour les musiciens et les musiciennes du Canada.

Le fait de verser plus d’argent aux auteurs et aux éditeurs canadiens serait certainement utile, tout comme le sera la récente décision de la Commission du droit d’auteur du Canada de rétablir le paiement des redevances aux auteurs que plusieurs institutions postsecondaires refusent de payer depuis un certain temps. Mais l’argent ne suffit pas. Ce qu’il faut, c’est un programme qui fera pour nos auteurs et autrices ce que la réglementation en matière de contenu canadien a fait pour les musiciens et les musiciennes du Canada.

Le plan de sauvetage financier des médias proposés par les libéraux n’est pas ce dont nous avons besoin. Bien qu’à Ottawa, plusieurs sont convaincus que les journaux imprimés et les médias d’information télévisuelle importent plus que tout, il faut se rendre à l’évidence qu’une grande partie du public canadien s’est détournée de ces supports médiatiques plus anciens. La prise en charge des salaires des journalistes n’aura aucun véritable effet sur le paysage médiatique puisque ce genre d’action ne tient pas compte du virage fondamental effectué par le public, qui a plus ou moins cessé de fréquenter les médias traditionnels, comme ceux de PostMedia ou le Globe and Mail, au profit des centaines de publications en ligne donnant accès à des informations que ces grands quotidiens n’ont plus les moyens d’offrir.

Par sa Loi sur la radiodiffusion de 1968, le gouvernement de Pierre Trudeau a accompli quelque chose de beaucoup plus important que s’il avait simplement choisi d’offrir de l’argent aux maisons de disques. Il s’agissait en fait d’un acte de foi – le gouvernement a fait confiance aux amateurs de musique du Canada et a voulu croire qu’en leur donnant la chance d’entendre les artistes locaux, ceux-ci en viendraient à véritablement les apprécier. La règle que ce gouvernement a mise en place pour ce faire était simple et extrêmement facile à quantifier : les stations de radio devront diffuser de la musique canadienne 25 % du temps.

La réglementation s’est finalement avérée encore plus efficace que le CRTC ne l’avait espéré. En forçant les stations radiophoniques à faire jouer nos artistes, le CRTC a permis de créer un bassin de nouveaux admirateurs, ce qui a par la suite encouragé les salles de spectacles, les studios d’enregistrement et l’industrie en général à voir que les musiciens canadiens sont tout aussi bons que ceux des États-Unis ou de l’Angleterre.

Au lieu de chercher à soutenir des géants médiatiques en plein déclin, les libéraux pourraient établir comme priorité la nécessité de rendre accessibles les livres, les magazines et les sites internet canadiens aux Canadiens et aux Canadiennes.

J’attends de Trudeau fils une approche similaire pour entamer la construction – ou la reconstruction – de notre secteur des médias d’information. Au lieu de chercher à soutenir des géants médiatiques comme Postmedia, qui sont en plein déclin, les libéraux auraient pu établir comme priorité la nécessité de rendre accessibles tous les livres, les magazines, les sites Internet et les articles canadiens aux Canadiens, aux Canadiennes et à leurs téléphones intelligents.

Un sauvetage financier n’aura pas cet effet. Déjà, alors que les grands journaux attendent de recevoir l’argent promis, le Toronto Star a annoncé la fin de ses journaux gratuits destinés aux usagers des transports en commun. Malgré le fait qu’une partie de leurs masses salariales soit couverte par Ottawa, rien n’indique que les géants médiatiques prévoient d’embaucher un plus grand nombre de journalistes. Toute croissance du secteur des médias d’information ne provient pas des journaux, mais bien des sites internet et des balados.

C’est qu’en vérité, ce sauvetage financier ne tient pas compte du fait que les gens qui refusent de payer pour consulter les quotidiens traditionnels ou leurs versions numériques dépensent tout de même de l’argent pour des produits médiatiques. Les lecteurs se tournent en effet maintenant vers des sites comme Patreon ou PayPal, qui leur permettent de soutenir des publications couvrant un éventail politique beaucoup plus large. Si les médias d’information traditionnels sont en train de disparaître, c’est parce qu’ils ont cessé de livrer des textes et des émissions qui plaisent aux Canadiens et aux Canadiennes.



Vous voulez prendre part à la lutte pour la défense de nos médias publics et de notre culture? Voici ce que vous pouvez faire :


Comme plusieurs de mes compatriotes, je ne suis moi-même plus abonné à aucun quotidien. J’ai beaucoup d’affection pour l’imprimé papier, mais je ne peux plus justifier le coût d’un journal dans lequel si peu de choses m’intéressent, sans compter que les dernières nouvelles sont généralement accessibles beaucoup plus rapidement sur Twitter. Le fait que de nombreux journaux canadiens appuient des politiciens et des politiques qui vont à l’encontre de mes valeurs est également très important pour moi. Lorsque toutes les publications de Postmedia au pays ont choisi d’appuyer Andrew Scheer lors des dernières élections – ce malgré l’annonce du sauvetage financier des journaux, ce « pot-de-vin » de Trudeau –, j’ai compris qu’il était impossible pour moi de leur donner mon argent.

Nous avons constaté dans les années 1970 que les Canadiens et les Canadiennes adopteront la musique des artistes locaux lorsqu’il est démontré que ceux-ci sont aussi bons et même meilleurs que les artistes internationaux. Tout porte à croire que ces mêmes personnes choisiront de lire – et de payer pour – des livres, des journaux et des sites internet canadiens. Il s’agit maintenant de comprendre comment reproduire pour l’univers des médias d’information ce que la réglementation relative au contenu canadien a permis de faire pour nos musiciens – voilà le défi auquel fait face le gouvernement canadien. C’est une tâche qui sera certainement difficile à accomplir à une époque où les géants de l’internet échappent à toute réglementation. Il va sans dire que Facebook, Google et autres géants s’opposeront fermement à tout type d’action de ce genre, mais si le fait d’être Canadien a une quelconque importance pour nous tous, c’est un défi que nous nous devons d’accepter.

Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.