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Comment éviter la crise imminente de la culture au Canada

Comment éviter la crise imminente de la culture au Canada

Écrit par
Howard Law
le
23 juillet 2019

Howard Law (Unifor) rend compte de sa lecture de The Tangled Garden (Le jardin emmêlé), le cinglant ouvrage de Richard Stursberg, ancien dirigeant de la CBC. Law examine également comment prendre soin de la culture canadienne à l’ère des géants du numérique.

Comment éviter la crise imminente de la culture au Canada

Richard Stursberg prévoit la fin imminente de la culture populaire et des médias canadiens.

L’ancien dirigeant de plusieurs institutions culturelles canadiennes, y compris la CBC, étaye une position convaincante : notre nation a oublié ses réussites du passé, à savoir les solides modèles d’affaires que nous avons créés pour les médias traditionnels, qui ont permis la production d’émissions de nouvelles, d’information, de sports et de divertissement. Que l’on songe à l’hostilité des conservateurs de Harper et de Scheer envers les « élites culturelles » ou encore aux discours vides des libéraux de Trudeau, la question de notre souveraineté culturelle évoque celle des changements climatiques : nous sommes forcés d’y faire face, et le temps commence à nous manquer.

L’état apocalyptique de nos médias et de notre culture est facile à voir, pour peu qu’on accepte de le regarder en face. Naomi Klein nous implorait de ne pas « détourner le regard » du problème du climat dans Tout peut changer, et Stursberg fait de même pour la culture canadienne dans son nouveau livre, The Tangled Garden: A Canadian Cultural Manifesto for the Digital Age (Le jardin emmêlé : manifeste pour la culture canadienne à l’ère numérique).

La question de notre souveraineté culturelle évoque celle des changements climatiques : nous sommes forcés d’y faire face, et le temps commence à nous manquer.

Les médias d’information canadiens ont perdu 50 % de leurs revenus publicitaires dans les 10 dernières années. Près de 250 journaux de petites et de moyennes villes ont été forcés de fermer leurs portes, et des centaines de journalistes ne peuvent maintenant plus couvrir leurs communautés. Les entreprises télévisuelles sont dans le rouge chaque année depuis 2012, ayant perdu d’importants revenus publicitaires au profit de ces monstres numériques que sont Facebook et Google. À l’heure actuelle, si les nouvelles locales télévisées survivent, c’est parce que les conglomérats médiatiques canadiens sont en mesure de financer de façon indirecte ces activités déficitaires avec les profits provenant des contenus de sport et de divertissement ainsi que les profits des services de câblodistribution et de téléphonie sans fil.

Dans l’industrie du cinéma, on a pris l’habitude de citer l’essor des productions cinématographiques à Toronto et à Vancouver pour contester l’existence d’une quelconque apocalypse culturelle. Ce faisant, toutefois, on néglige de mentionner que ce boom est en réalité causé par la présence dans ces villes de boîtes de production américaines comme Netflix, qui produisent des films américains pour un public américain, et que ce sont par ailleurs nos crédits d’impôts fédéraux et notre faible dollar qui rendent le tout possible. On ne retrouve aucunement le même genre d’essor du côté des films produits par et pour les Canadiens et Canadiennes : il s’agit d’une excellente stratégie pour l’industrie, mais pas pour notre culture.

Bien que la situation soit effectivement alarmante, Stursberg affirme qu’il est tout à fait possible de renverser la vapeur. Pour y parvenir, il faudrait faire un retour aux sources vers un système qui a très bien fonctionné pendant près de 80 ans et qui a pris naissance dans les années 1930, avec l’avènement de la radio commerciale.

The Tangled Garden, Richard Stursberg (Lorimer)

The Tangled Garden, Richard Stursberg (Lorimer)

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La formule gagnante, Stursberg la décrit comme une sorte de jardin de la culture canadienne, protégé par une cloison de réglementations permettant d’assurer que les médias demeurent la propriété d’entités canadiennes. Dans ce jardin, des lois interdisent également la venue de contenus américains, à moins que ceux-ci n’aient été acquis à un prix avantageux par des radios et par des chaînes de télévision et de satellite canadiennes, pour ensuite être vendus au public canadien. À ce jour, les profits générés par cette vente de la culture américaine servent à financer directement des contenus d’information, de sport et de divertissement proprement canadiens.

Stursberg décortique les nombreuses réussites de ce jardin cloisonné au cours de chaque période médiatique : radio, télédiffusion en direct, télédiffusion par câble et distribution par satellite. Le modèle canadien de propriété et de vente au détail a pu très facilement s’adapter à toutes les révolutions technologiques qui se sont succédé. Les plateformes de distribution principales, à savoir les journaux, les chaînes radio et les chaînes de télévision privées, parvenaient très bien à livrer la marchandise sans l’aide de subventions publiques.

Selon Stursberg, la survie de ce jardin a longtemps été assurée par un accord bipartisan entériné dans les années 1930 et appuyé par tous les premiers ministres libéraux et conservateurs depuis R.B. Bennett. Cet accord a toutefois été mis au rancart au moment de l’arrivée au pouvoir de Stephen Harper.

Stursberg explique ainsi que Mackenzie King, Diefenbaker et Pierre-Elliot Trudeau ont tous cherché à réparer et à renouveler les cloisons du jardin chaque fois que celui-ci était menacé par une technologie émergente. Marcel Masse et Flora Macdonald, ministres de la Culture sous Brian Mulroney, ont aussi bien entretenu le jardin protégé, en tentant même d’y annexer les secteurs du livre, de la musique, du théâtre et du cinéma. Les deux ministres se sont toutefois butés à l’hostilité de plusieurs autres ministres haut placés, en plus de devoir faire face aux intenses négociations du premier Accord de libre-échange avec les Américains.

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Mention honorable à Jean Chrétien, qui a jugé nécessaire d’appliquer les réglementations canadiennes sur la propriété et la distribution aux nouvelles pratiques de diffusion par satellite, et ce, dès l’apparition de cette technologie. Pour Stursberg, Chrétien ressort gagnant de la comparaison à Trudeau fils : le temps d’action rapide de Chrétien fait contraste à l’inaction du gouvernement actuel face aux perturbations engendrées par les médias numériques.

C’est néanmoins sous Chrétien qu’Internet a pu pénétrer dans le jardin. Au départ, la culture américaine ne s’infiltrait que légèrement et graduellement au Canada par le biais d’Internet. Vers la fin des années 1990, très peu d’organismes médiatiques et de spécialistes de la technologie ont pu (ou voulu) voir ce qui s’en venait. En 1999, le CRTC refusait de reconnaître la menace qui pesait alors sur le jardin cloisonné, accordant une « ordonnance d’exemption relative aux médias numériques » (DMEO) pour l’ensemble du trafic médiatique ayant lieu sur Internet. Au même moment, les journaux commençaient à rendre leur très dispendieux contenu journalistique accessible gratuitement sur leurs sites Internet, dans l’espoir plutôt naïf que cette pratique leur permettrait de conserver leur part de marché en ligne et leurs revenus publicitaires. Or, ils ont conservé leur lectorat, mais sans les revenus publicitaires, comme on sait.

Harper a été élu en 2006, et Stursberg estime que les neuf années qui suivent cette élection ont été décisives; il parle notamment d’une « négligence pernicieuse » du jardin cloisonné. Le marché fort rentable des chaînes de télévision spécialisées – un modèle dont les profits permettaient de soutenir les chaînes d’informations locales – fut alors miné par le modèle « à la carte » de Harper. L’ordonnance d’exemption a été renouvelée encore une fois, laissant ainsi le champ libre à Netflix dans notre jardin canadien. Pour les caméras, Harper s’est plu à encenser Netflix, à lui octroyer une liberté exempte de toute réglementation et à promettre de ne jamais imposer une quelconque « taxe Netflix ». Faisant montre d’un manque total de leadership sur le plan de la culture, le Parti libéral de Trudeau et le NPD de Mulcair se sont rangés derrière le premier ministre.

On sent que, pour Stursberg, l’hostilité des conservateurs de Harper envers l’idée d’un nationalisme culturel n’a rien de surprenant, mais la passivité de Trudeau et des libéraux le dégoûte au plus haut point. Son mépris atteint des sommets lorsqu’il est question de Mélanie Joly, ministre de la Culture de Trudeau, qui s’est approprié le mantra « pas de taxe Netflix » popularisé par Harper. Joly a également qualifié les journaux de « modèles d’affaires qui ont échoué ». Ce que Joly refuse de reconnaître, c’est que les journaux du monde entier n’arriveront jamais à surmonter la domination de Google et de Facebook en ce qui a trait au contrôle du marché publicitaire en ligne. Les revenus publicitaires couvrent entre 80 % et 90 % des coûts de fonctionnement d’organes de presse, et les journaux canadiens ont maintenant perdu la moitié de ces revenus au profit des géants du web de la Silicon Valley.

Le gouvernement Trudeau s’attire aussi les foudres de Stursberg pour son refus de porter attention à l’intrusion de Facebook et de Google dans le jardin médiatique. La liste de reproches qu’il adresse aux géants de la technologie est longue et familière : appropriation maladive des revenus publicitaires, pratiques d’affaires monopolistiques, abus de la vie privée et absence de volonté à combattre les fausses nouvelles ou le contenu antisocial. Stursberg fait remarquer que, contrairement aux Européens – qui sont rapidement passés à l’action sur ces questions –, les libéraux ont choisi d’ignorer le problème pendant trois ans. Ce n’est que récemment qu’ils ont entrepris de réglementer les publicités politiques sur Facebook et sur les autres plateformes de médias sociaux. Avec raison, Stursberg soupçonne que le gouvernement a été séduit par le lobbyisme de Facebook et de Google qui s’est amorcé en force en 2016 sur la Colline du Parlement.

Enfin, il importe de mentionner que Netflix n’est que la pierre angulaire de cette invasion culturelle. En réalité, le service d’écoute en continu fait partie d’une longue liste d’acteurs étrangers du secteur de la télévision par Internet, qui contribuent tout autant à la crise, soit : Disney, Amazon, Apple, CBS Alliance, Comcast, NBC Universal et DAZN Sports.

Craignant que le découragement nous pousse à « détourner le regard » pour éviter de faire face à l’apocalypse, Stursberg nous offre une solution : occupons-nous du jardin. C’est toutefois une solution plus facile à énoncer qu’à mettre en œuvre, surtout après une décennie de négligence et d’invasion du jardin par des entreprises étrangères.

En mars dernier, le gouvernement fédéral dévoilait son budget pour l’an 2019, qui promet 645 millions de dollars sur une période de cinq ans pour venir en aide aux médias d’information canadiens.

En mars dernier, le gouvernement fédéral dévoilait son budget pour l’an 2019, qui promet 645 millions de dollars sur une période de cinq ans pour venir en aide aux médias d’information canadiens.

Les critiques formulées par Stursberg s’amorcent par l’analyse du problème du journalisme écrit. Selon lui, l’engagement de 645 millions de dollars sur cinq ans que contient le plus récent budget fédéral est très mal structuré, et surtout insuffisant, étant donné l’ampleur et la constance des pertes de revenus publicitaires. Stursberg estime qu’il faudrait doubler ce montant et aussi rendre les chaînes télévisuelles d’informations locales admissibles à ce soutien financier.

Le gouvernement fédéral pourrait financer ces investissements en réaménageant ses dépenses et sa réglementation en matière de culture, continue Stursberg. Il faudrait avant tout étendre les règles fiscales qui portent sur les droits de déduction de dépenses publicitaires afin d’y inclure les médias numériques. Le fait de mettre un terme à cette échappatoire fiscale permettrait au gouvernement fédéral de renflouer ses coffres d’environ 900 millions de dollars par année. À quoi pourrait s’ajouter une taxe de vente destinée à Netflix ainsi qu’à tous les autres services américains d’écoute en continu, et la cagnotte du financement de la culture pourrait s’élever à plus d’un milliard de dollars.

Le manifeste de Stursberg comporte quelques lacunes, notamment le fait qu’il ne mentionne pas comment surmonter la domination du marché de la publicité numérique par Facebook et Google, domination qui s’accomplit sans aucune nécessité de financer le secteur du journalisme.

Mais que faire de ces « étoiles de la mort » que sont les services d’écoute en continu? Sur cette question, Stursberg s’éloigne des principes sur lesquels le jardin cloisonné a longtemps dépendu : il reconnaît qu’il est très peu probable que, dans un avenir rapproché, le Canada soit en mesure de mettre Netflix à la porte ou encore de nationaliser l’entreprise. Il faudrait plutôt accepter de mettre en œuvre les propositions que les nationalistes culturels ont émises dès l’apparition de la DMEO, soit d’exiger que Netflix et ses imitateurs soient assujettis aux mêmes règles de dépenses que les diffuseurs canadiens.

À l’heure actuelle, le CRTC exige que30 % des budgets de Bell, CTV, Global, Rogers et TVA soient consacrés au contenu canadien, ce qui inclut des nouvelles locales, des documentaires canadiens ainsi que des émissions canadiennes de sports et de divertissement. L’assujettissement de Netflix et de tous les autres diffuseurs de contenu en ligne à des règles semblables aurait un impact jamais vu sur la création de contenu canadien.

Le manifeste de Stursberg comporte quelques lacunes, notamment le fait qu’il ne mentionne pas comment surmonter la domination du marché de la publicité numérique par Facebook et Google, domination qui s’accomplit sans aucune nécessité de financer le secteur du journalisme.

Mais les prochaines élections fédérales auront lieu dans trois mois et déjà, une vague promesse énoncée par le ministre libéral du Patrimoine Pablo Rodriguez suggère que la question des géants du web américain sera abordée. Le 26 juin, Rodriguez écrivait sur son compte Twitter : « On va exiger des géants du web qu’ils contribuent à notre culture, créent du contenu canadien et en fasse la promotion sur leurs plateformes. »

Ce gazouillis inattendu est toutefois bien loin de s’attaquer à l’ensemble des problèmes soulevés par le manifeste de Stursberg.

Espérons qu’il faudra moins de temps aux Canadiens et Canadiennes pour reconnaître la crise culturelle en cours qu’il leur en aura pris pour reconnaître la crise des changements climatiques. Ne détournez pas le regard.

Dans cet article
Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.