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Concentration de la presse : le retour du balancier

Concentration de la presse : le retour du balancier

Écrit par
Marie-Ève Martel
le
25 février 2020

Alors que l'on se rapproche dangereusement d'une situation de monopole au Nouveau-Brunswick, les médias au Québec vivent plutôt une période de déconcentration.

Concentration de la presse : le retour du balancier

Au Nouveau-Brunswick, la famille Irving possède 97% des médias anglophones, alors qu'au Québec des transactions forcées ont permis à plusieurs groupes de presse de voir le jour.

À la fin novembre, le député vert du Nouveau-Brunswick, Kevin Arseneau, a déposé un projet de loi portant sur la concentration de la presse. En effet, dans la province acadienne, la famille Irving possède pas moins de 97% des médias anglophones qu’on y retrouve. Si au Québec, aucune loi n’encadre la propriété des médias, on assiste désormais à une déconcentration de la presse, après quelques années où à peine une poignée de joueurs ont dominé le marché. Il s’agit là du retour d’un balancier qui s’est rendu trop loin.

Au tournant du millénaire, la propriété des médias s’est mise à se concentrer. « Au total, près de 27 milliards de dollars ont été consacrés au cours de l’année 2000 au Canada, à la mise en place de stratégies d’acquisitions dans le seul secteur des communications et des médias », soulignait Gesca dans son mémoire déposé à la Consultation générale portant sur les impacts des mouvements de propriété dans l’industrie des médias, en février 2001.

Si pour la filiale de Power Corporation « la concentration de la propriété d’une partie de la presse écrite ne représente pas un réel danger dans un marché où les consommateurs ont accès à des sources d’information de plus en plus variées et nombreuses », d’autres s’inquiétaient déjà des conséquences démocratiques du phénomène. « Le niveau de concentration de la presse au Québec [a] atteint un seuil extrême] » ; « les règles et critères capitalistes ne [peuvent] pas à eux seuls définir les limites et les moyens de garantir le droit du public à l’information », avait plaidé la Fédération nationale des communications lors de la même commission parlementaire.

Un point de non-retour a toutefois été atteint vers 2014; dès lors, plusieurs transactions ont eu pour effet de diminuer le poids de certains groupes de presse, permettant l’entrée sur le marché de nouveaux joueurs indépendants et de plus petite taille.

Avant la vente de Groupe Capitales Médias, Gesca et Québecor se partageaient environ 97% des tirages de la presse quotidienne francophone.

Quotidiens : halte à la concentration

Avant d’être acquis par le collectif d’employés qui les ont relancés sous forme de coopératives en début d’année, les six journaux de Groupe Capitales Médias (GCM), qui appartenaient à Martin Cauchon depuis 2015, ont été convoités, l’espace d’un instant, par Québecor, qui possède déjà le Journal de Montréal et le Journal de Québec, en plus du gratuit 24 Heures et de la station numérique QUB radio. L’empire médiatique est aussi propriétaire de Groupe TVA, parapluie d’une dizaine de chaînes télévisées et d’une vingtaine de magazines.

En raison du poids important du conglomérat médiatique, plusieurs voix se sont élevées contre une éventuelle vente des titres de GCM à Québecor, qui aurait alors possédé plus de la moitié des journaux quotidiens de la province, dont les deux tiers des quotidiens francophones, soit neuf des douze. Ce faisant, ont affirmé plusieurs, le groupe de presse de Pierre Karl Péladeau aurait été beaucoup trop puissant, ce qui aurait nui à la diversité des points de vue dans l’espace public.

Rappelons qu’avant la vente de ces six quotidiens à Groupe Capitales Médias, en 2015, Gesca et Québecor se partageaient environ 97% des tirages de la presse quotidienne francophone, apprenait-on dans l’édition du printemps 2015 du magazine Le Trente.



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Hebdos : fini le monopole de Transcontinental

L’automne dernier, le groupe Métro Média s’était lui aussi montré intéressé par les six quotidiens régionaux. Fait à noter, ce conglomérat médiatique a été formé dans la foulée de l’achat du quotidien Metro et d’une trentaine d’hebdomadaires ayant appartenu jusqu’en 2018 à TC Transcontinental, lorsque le géant de l’imprimerie a choisi de se retirer de l’industrie de l’information et de vendre quelque 90 titres, en 2017.

Trois ans plus tôt, TC Transcontinental avait toutefois mis la main, pour 75 millions de dollars, sur les 74 d’hebdomadaires de Sun Media, une division de Québecor contre qui l’entreprise avait livré une chaude lutte depuis cinq ans où l’un et l’autre avaient acquis presque tous les hebdomadaires indépendants de la province.

Or, comme il se retrouvait alors en situation de quasi-monopole, l’imprimeur a dû obtenir le feu vert du Bureau de la concurrence du Canada, qui lui a ordonné de se défaire de 34 de ses 154 titres. La même année, Québecor a également racheté 15 magazines de Transcontinental.

La vente des hebdomadaires de Transcontinental de 2014, puis celle de 2017, ont permis à plusieurs groupes de presse régionaux de voir le jour, dont Gravité Média, Néomédia, VIVA Média, ICI Médias, Trium Médias et Lexis Médias, pour ne nommer que ceux-là.

Bref, le retrait par étapes de TC Transcontinental du marché de l’hebdomadaire a permis un retour à l’équilibre qui existait avant 2009 et même une plus grande déconcentration de la propriété des titres.

Du côté de la radio, le marché est encore dominé par quelques acteurs dont Bell Média, Rogers communications et RNC Média.

Statu (presque) quo pour la radio

Le professeur de journalisme à l’UQAM Jean-Hugues Roy, de concert avec le journaliste Marc-André Sabourin et la pigiste Roxane Trudel, ont décortiqué la propriété des médias québécois dans les pages de l’édition d’automne 2019 du Trente. Force est d’admettre que dans le secteur de la presse écrite, les actionnaires se sont multipliés au cours des dernières années, tandis que du côté de la radio, le marché est encore dominé par quelques acteurs dont Bell Média, Rogers communications et RNC Média.

En cinq ans, donc, le portrait de la propriété dans le secteur de la radio n’a que très peu changé. « Le CRTC relève, dans son rapport de surveillance en 2014, que le monde de la radio est dominé par 5 grandes compagnies : BCE, Cogeco, Quebecor Média, Rogers communications et Shaw Communications. À elles seules, ces entreprises vont chercher plus de 85% des 17,1 milliards de dollars de revenus liés aux activités de radiodiffusion canadiennes », écrivait Simon Claus, en 2015.

L’économie ou la diversité des voix?

La concentration de la propriété des médias a ses avantages et ses inconvénients. Des avantages d’abord, pour ceux qui détiennent les entreprises de presse, qui assurent une présence sur un plus large territoire tout en pouvant économiser sur la production de contenus grâce à la convergence. Qui dit moins de contenus, dit aussi moins de journalistes.

Alors que l’industrie traversait les premiers balbutiements d’une crise qui dure depuis maintenant plus d’une décennie, les joueurs aux reins les plus solides ont su tirer leur épingle du jeu, notamment en mettant la main sur de plus petits médias indépendants n’ayant plus les moyens d’assurer leur survie.

En contrepartie, ces contenus diffusés d’une plateforme à l’autre sont moins personnalisés afin de rejoindre le plus grand nombre; le public a alors accès à une information moins concrète, qui la touche un peu moins. La diversité des points de vue, essentielle à une démocratie en santé, en pâtit.

Les professionnels de l’information sont d’ailleurs d’avis que la qualité de l’information est affectée par les nombreuses transactions et sur les changements technologiques et dans l’organisation du travail dans les médias, a révélé un sondage mené auprès de 121 journalistes québécois et dévoilé en 2016. « 80% des répondants ont estimé que l’influence des ressources disponibles sur le travail des journalistes a augmenté au cours des dernières années. Pour la majorité d’entre eux, cette influence a été négative », écrivait la chercheure Judith Dubois.

Dans cet article
Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.