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Éliminons les biais des salles de presse canadiennes et mettons de nouveau les journalistes réfugiés au travail

Éliminons les biais des salles de presse canadiennes et mettons de nouveau les journalistes réfugiés au travail

Écrit par
Ray Mwareya
le
26 août 2019

Les journalistes réfugiés peuvent offrir des perspectives inédites et précieuses sur le monde, mais celles-ci ne semblent pas intéresser les salles de presse canadiennes.

Éliminons les biais des salles de presse canadiennes et mettons de nouveau les journalistes réfugiés au travail

Ray Mwareya était journaliste dans son Congo natal mais, maintenant qu’il vit au Canada, on ne le considère même pas assez expert pour écrire au sujet du pays d’où il vient.

Cherchez-vous à vendre un projet d’article à une salle de presse traditionnelle? Selon mon expérience, il faudrait avant tout prendre le temps de vous demander si votre plume sonne trop noire, trop africaine – ou trop réfugiée.

En décembre dernier, j’ai proposé au site internet d’un poste de radio canadien un éditorial portant sur une très importante crise électorale au Congo, ainsi que sur la possibilité d’une réponse diplomatique canadienne. La curiosité de l’assistant-rédacteur en chef fut piquée, puisqu’il m’a répondu ceci : « Cet article est très impressionnant et j’ai acheminé votre proposition au chef adjoint, qui est responsable du journalisme d’opinion » J’étais optimiste à l’idée de voir un de mes textes publiés pour la première fois dans les pages d’une publication canadienne, jusqu’à ce que l’adjoint m’envoie la réponse suivante : « Vous avez indiqué que vous êtes réfugié - que pouvez-vous bien savoir sur cette question? »

Cette réponse était extrêmement brusque, ce malgré le fait que j’ai moi-même vécu le cauchemar de la faillite de mon pays en 1999, faillite qui fut causée par l’implication inutile et cupide de notre armée dans la première guerre du Congo.

J’ai été particulièrement découragé d’apprendre qu’en tant que journaliste réfugié, mon expertise n’était pas considérée comme suffisante pour écrire un éditorial à propos de la région d’où je viens. Je ne peux évidemment pas forcer la main aux rédacteurs et m’imposer comme expert dans leurs salles de presse, mais, en tant que journaliste racisé, je me suis senti diminué lorsque le rédacteur de cette publication a conclu notre communication en écrivant : « Ray, nous avons trouvé un autre analyste qui semble plus versé sur la question. Continue à nous envoyer des propositions. »

Comment puis-je faire confiance aux rédacteurs canadiens s’ils me traitent avec cette même condescendance?

En tant que journaliste réfugié, mon expertise n’est pas considérée comme suffisante pour écrire un éditorial à propos de la région d’où je viens.

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En tant que journaliste réfugié, mon expertise n’est pas considérée comme suffisante pour écrire un éditorial à propos de la région d’où je viens.

Je suis un journaliste réfugié vivant à Ottawa, et voilà le genre de dilemme qui me pousse peu à peu (moi et plusieurs autres dans la même situation) à songer à l’abandon de ma première passion, le reportage. Si d’autres minorités déjà établies au Canada et possédant la citoyenneté se plaignent de se heurter à un mur lorsqu’il est question leurs carrières dans les salles de presse canadiennes - comme lorsque leurs textes sont caviardés ou qu’on leur déclare qu’ils ne peuvent être à la fois journalistes et militants, alors que plusieurs journalistes blancs le sont sans problème -, imaginez comment s’en sortent les journalistes réfugiés comme nous. Nous n’avons plus la force de nous battre et de cajoler les rédacteurs pour les persuader de prendre conscience de notre existence.

Il est contre-productif de ne pas faire appel aux journalistes réfugiés pour tout ce qui concerne l’histoire de leurs vies ou de leurs communautés implantées au Canada. Nous avons tous et toutes lu, par exemple, cette nouvelle scandaleuse et manifestement fausse publiée dans le Toronto Sun racontant que des réfugiés auraient abattu des chèvres dans un hôtel Radisson.

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Le mois dernier, pendant l’un des salons de l’emploi d’Ottawa (ma toute première expérience de salon de l’emploi au Canada), j’ai été surpris d’entendre un rédacteur affirmer que les minorités visibles ne postulaient pas suffisamment aux postes qui se libéraient dans les salles de presse. Vraiment? Nous ne proposons pas assez de projets d’articles? J’ai un aveu à faire. Je me suis récemment demandé si ce n’était pas mon nom de famille, plutôt que mon expertise journalistique, qui empêchait les rédacteurs de se pencher plus sérieusement sur mes propositions d’articles. Ceux-ci accepteraient-ils plus volontiers de me confier des textes portant sur les finances, sur le climat ou sur l’éducation si mon nom de famille africain avait une sonorité plus blanche? Peut-être que le fait de changer de manière officielle mon nom de famille pour qu’il sonne un peu plus européen pourrait augmenter mes chances de véritablement amorcer ma carrière au sein des médias canadiens? C’est le genre de question fantaisiste que ces multiples rejets font cogiter dans mon esprit de journaliste réfugié.

Je m’exprime ainsi parce qu’à l’inverse de mon expérience décourageante des médias canadiens, je n’ai aucun problème à me faire embaucher par des magazines et des fils de presse états-uniens. Je suis certes capable d’admettre que tous les textes confiés à des pigistes, que ce soit au Canada ou au Japon, dépendent de la qualité de la proposition faite au préalable. Il est également vrai que les publications américaines sont mieux financées et que leurs lectorats sont plus importants, en raison notamment d’une population qui dépasse de beaucoup celle du Canada. Mais voilà : nous ne sommes pas intéressés par la publication aux États-Unis. Notre lectorat et notre patrie sont ici.

En deux années vécues au Canada, une seule de mes propositions a été acceptée par une publication canadienne, soit par Ricochet media. Je crois d’ailleurs que ce journal est un exemple à suivre en ce qui concerne le journalisme progressif puisqu’il contribue activement à libérer le marché de la proposition d’article pour les pigistes réfugiés.

Les journaux accepteraient-ils plus volontiers de me confier des textes portant sur les finances, sur le climat ou sur l’éducation si mon nom de famille africain avait une sonorité plus blanche?

En tant que journalistes réfugiés, nous apprécions et admirons le fait que des millions de dollars ont été investis par le gouvernement canadien au profit des publications locales et des plus petits éditeurs. C’est une importante et noble décision qui doit être applaudie. Aux côtés de tous les journalistes canadiens de longue date, nous, les journalistes réfugiés, observons également avec appréhension les géants américains que sont Facebook, Twitter et Google monopoliser les revenus publicitaires des médias locaux canadiens, faisant fi de toutes les règles sur les droits d’auteurs et escamotant la frontière entre le véritable journalisme et les réseaux sociaux. Et on se rappelle, enfin, que sur le plan financier, il est extrêmement difficile pour un journaliste réfugié de mettre sur pied des organismes à but non lucratif dédiés aux médias ou même d’utiliser certains des fonds avancés par le gouvernement pour créer des bourses qui permettrait d’aider les réfugiés à pénétrer le marché des salles de presse canadiennes.

La semaine dernière, j’ai mis de l’ordre dans une nouvelle de 17 000 mots écrite en six mois pendant que j’étais employé quarante heures par semaine à couper du tissu dans une usine montréalaise. Le fait d’avoir achevé ce texte m’a rempli de joie, et j’ai songé à la présenter au concours de nouvelle de la CBC. Attendez de voir - un éditeur m’a assuré que mon texte était exaltant, mais que les règles sont fermes : on ne peut participer à un concours littéraire que si l’on est citoyen ou résident permanent du Canada. Nous voici pris dans un dilemme, nous les écrivains réfugiés. Nos textes ne peuvent être publiés en Afrique, puisque nous sommes maintenant résidents du Canada, mais ne sont pas plus admissibles ici : pour les concours comme celui de la CBC, dont les prix peuvent servir de véritable tremplin à une carrière dans les arts, le fait d’être un écrivain réfugié signifie que nous ne sommes pas suffisants; ni citoyens ni résidents permanents.

Aujourd’hui, j’ai décidé de défaire ma nouvelle en pièces de 500 mots et j’ai envoyé ces fragments, ces petits paragraphes disparates, aussi loin qu’en Nouvelle-Zélande, en Italie, ou ailleurs. Peu importe où, en vérité, puisque le gros de mon histoire est perdu.

Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.