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Espace physique, Saisie numérique

Espace physique, Saisie numérique

Écrit par
Nabeel Ahmed
le
02 avril 2019

Nabeel Ahmed examine comment les géants technologiques travaillent à l’acquisition du monde physique.

Espace physique, Saisie numérique

Photo: Joshua Sortino

Comme nos existences deviennent de plus en plus numérisées et nos communautés se déplacent vers les médias sociaux, nous avons pris conscience des périls de la technologie non réglementée. Qu’il soit question de surveillance personnelle abusive, de fuite de renseignements personnels, de vol d’identité, de fausses nouvelles, de chambres d’écho ou de messages détournés, le public est plus sensibilisé que jamais aux défis que nous devons relever sur le web.

Bien que le public prenne finalement conscience des dangers de l’offre en ligne de la Silicon Valley, les géants du numérique ont une longueur d’avance. Alors que nous commençons à saisir les dangers du capitalisme de surveillance dans l’univers virtuel, la Silicon Valley a le contrôle du domaine physique dans sa mire. La méfiance envers la techno est dans l’air du temps ; elle doit maintenant s’inscrire dans nos relations envers les maisons et les villes intelligentes.

La manière d’opérer de la Silicon Valley sur nos écrans n’est peut-être qu’un simple aperçu de la façon dont elle opérera dans nos rues : avec un mépris flagrant des droits humains, un dédain arrogant envers les institutions publiques. Nous devons maintenant développer la littératie publique et tenir des discussions publiques sur le techno-chauvinisme qui empiète sur nos quartiers.

Tous nos espaces publics sont présentement considérés comme des occasions d’affaires inexploitées (ou libres) — un glissement qui menace la notion même d’espace public. Uber essaie de privatiser le transport en commun ; Airbnb essais de transformer chaque foyer en marchandise ; Huawei construit des gadgets pour ses robots-policiers et installe des caméras de surveillance; Whole Foods, propriété d’Amazon, surveille et suggère des épiceries; les soi-disant programmes de « récompenses » comme Air Miles tiennent des registres de tous vos achats. Nos téléphones traquent tous nos déplacements et toutes nos actions, même lorsque nous n’y consentons pas. Ce ne sont là que les stratagèmes connus. Nos vies hors-écran sont devenu un tout nouveau marché pour les géants de la techno. Mais, cette fois-ci, comme matière à profit, ils visent la sphère publique qui ne comprend pas que quelques individus, mais des communautés et des villes entières. En somme, il devient de plus en plus difficile de se soustraire à l’économie de surveillance émergente qui nous entoure.

La conquête du monde physique par les géants de la techno comporte au moins trois problèmes majeurs. Premièrement, il n’y a pas de consentement : il est beaucoup plus difficile de se déconnecter de son quartier que de son compte Facebook. Deuxièmement, nos lois et règlements sont trop vieux et inadaptés aux nouveaux produits et services qui reposent sur la technologie. Puisque la loi n’a pas rattrapé le pouvoir des géants technologiques, les profiteurs ont adopté le mantra de « l’innovation sans permission », ce qui revient à tirer d’abord et, ensuite, poser ses questions. Troisièmement, il n’y a pas beaucoup de connaissances publiques, et presque qu’aucun débat public sur la façon dont les espaces publics et privés sont remodelés afin de convenir aux géants technologiques.

Alors que nous commençons à saisir les dangers du capitalisme de surveillance dans l’univers virtuel, la Silicon Valley a le contrôle du domaine physique dans sa mire.

La notion de consentement est importante puisqu’elle est souvent tenue pour acquise dans les espaces publics. Lorsque vous utilisez un service en ligne, la norme est maintenant l’option d’adhésion, habituellement en donnant un consentement explicite par l’inscription, en acceptant une série de modalités, ou, au minimum, en cliquant « oui » sur une fenêtre contextuelle. Ce système est imparfait et tordu, mais il existe. Lorsque vous marchez en pleine rue, vous accordez une option d’adhésion à certaines choses, et votre consentement implicite à être pris en photo, où à ce que des personnes vous abordent pour de la sollicitation ou pour vous demander quelque chose. Comme de nouveaux capteurs et localisateurs sont intégrés dans l’ensemble de nos infrastructures matérielles, souvent discrètement, il devient plus difficile de savoir quelle information est recueillie et utilisée, par qui, et à quelles fins. À Toronto, l’usage obligatoire du système de paiement Presto dans l’ensemble du transport en commun est un parfait exemple. Comme l’expliquait Brenda McPhail de l’Association canadienne des libertés civiles, la carte à puce met fin à la possibilité de voyager anonymement.

Et quand la nature de l’espace change, les choses se compliquent diablement, comme dans le contexte d’un espace de propriété privée accessible au public, ou dans les espaces privés que plusieurs personnes doivent traverser régulièrement pour diverses raisons. Par exemple, vous pouvez choisir d’acheter ou non de Amazon ou de Ebay, mais il est plus difficile d’arrêter de faire affaire avec le supermarché le plus près. La présence de dispositifs de maison intelligente tels que Google Home ou Alexa implique que, lorsque vous visitez vos amis, votre voix est enregistrée et suivie, peu importe votre consentement.

La soi-disant « ville intelligente » risque de devenir l’expression totalitaire de la conquête du monde physique par les géants de la techno. Même si le terme peut faire référence à une panoplie d’usages et de visions de la technologie dans les villes, l’incarnation actuelle est majoritairement hiérarchisée et souvent corporatiste. Dans de telles villes intelligentes, la surveillance sans permission et les lubies de contrôle deviennent vraiment exhaustives — les installations technologiques se retrouvent dans chaque rue, chaque porte, chaque fenêtre, chaque poteau, chaque tuyau, chaque auvent. Bancs, bacs à ordures, autobus et voitures font tous partie de « l’internet des objets », connectés à l’internet et perpétuellement en train de retransmettre des données à leurs propriétaires. Les agents les plus puissants et les plus insidieux sont les personnes elles-mêmes, équipées de mini-ordinateurs perfectionnés mais vulnérables, de caméras et de microphones sur leurs téléphones intelligents, montres intelligentes, bracelets intelligents et même sur leurs lunettes intelligentes. Le triple coup-dur, c’est que vous êtes non-seulement un point de données, mais aussi, dans ce fétichisme numérique à vos frais, un fournisseur prolifique de points de données supplémentaires.

Comme de nouveaux capteurs et localisateurs sont intégrés dans l’ensemble de nos infrastructures matérielles, souvent discrètement, il devient plus difficile de savoir quelle information est recueillie et utilisée, par qui, et à quelles fins.

Dans la ville intelligente techno-utopique, il n’y pas d’action qui ne soit pas enregistrée, aucun point de communication qui ne soit pas transmis à un serveur pour le traitement, l’analyse et le stockage perpétuel. Si cela paraît familier, c’est parce que ça l’est : les géants de la techno ont perfectionné l’art du capitalisme de surveillance, dont Google a repoussé les limites. Google utilise Gmail pour suivre avec qui vous communiquez et ce que vous dites. Les services de cartes et de localisations enregistrent tous vos déplacements, le moment de votre départ et celui de votre arrivée, et votre mode de transport. Le moteur de recherche de Google enregistre tout ce qui pique votre curiosité, y compris de potentielles informations de nature délicate. Le navigateur Chrome transmet des données sur toutes vos activités en ligne. Et pour tout le reste, il y a le système d’exploitation Android qui enregistre les données de toutes les applications installées, même sans le consentement de l’utilisateur.

Par conséquent, il n’est pas surprenant que Google ne demande qu’à piocher dans le potentiel de rentabilité qu’offrent les villes intelligentes. Il s’avère que la ville de Toronto est leur première cible d’envergure, sous la forme du « quartier du futur » que leur compagnie-sœur, Sidewalk Labs, organise à Quayside au bord de l’eau.

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La logique du projet Quayside veut que l’implantation de technologies d’information et de communication dans le monde physique facilite une meilleure gestion de la ville et de ses habitants. Cette logique repose sur deux postulats : premièrement, qu’assez de données soient recueillies et, deuxièmement, qu’elles puissent être reconverties efficacement à des fins de gestion et de contrôle. Quoique les projets-pilotes en cours se limitent peut-être à installer quelques capteurs et à jouer avec des données et des applications, le dénouement logique de l’expérience Google Toronto est un royaume public au sein duquel la collecte de données est omniprésente. Le peu de confidentialité qui nous reste est gravement menacé, alors que l’ensemble de notre infrastructure adopte un rôle extractif. En l’absence de politiques de gouvernance des données détaillées, les questions clés portant sur la propriété, l’utilisation et la sécurité des données sur Toronto et sur ses résidents demeurent sans réponse.

Quoi qu’il en soit, les événements récents ont révélé que la surveillance et la vie privée sont loin d’être les principaux enjeux liés à Quayside. Ce qui est en cause, c’est le droit à la ville et à la démocratie locale. Depuis octobre 2017, lorsque Waterfront Toronto a annoncé que Sidewalk Labs serait le « partenaire d’innovation et de financement » pour Quayside, la gouvernance et la mobilisation publique du projet se sont avéré totalement inadéquates. Le projet est mené par un partenariat entre Waterfront Toronto, une société tri-gouvernementale, et Sidewalk Labs, ce dernier s’est vu accordé une latitude sans précédent, non-seulement pour façonner, mais aussi pour extraire des revenus de cette propriété publique. Le processus a été lourdement critiqué au cours des seize derniers mois, plusieurs membres du CA et conseillers de Waterfront Toronto ont démissionné ou ont été congédiés, même alors que Waterfront et Sidewalk Labs continuent leur campagne hyper-optimiste d’autosatisfaction déguisée en mobilisation publique. Andrew Clement, membre du comité consultatif pour la stratégie digitale de Waterfront, a dit : « il y a, à certains égards, un talon d’Achille du processus parce qu’il n’est pas appuyé sur une compréhension adéquatement appropriée du défi auquel vous vous attaquez. »

En l’absence de cadre réglementaire et de réponses claires sur la bonne marche à suivre, le secteur privé opérera impunément, fort probablement au péril des gens.

Nos institutions, nos lois et nos règlements ne sont pas préparés à ce que les géants technologiques leur jettent à la figure. Le scénario innovation, perturbation, législation est maintenant un cycle familier. Un acteur privé, habituellement une compagnie technologique, lance un nouveau produit (comme une plate-forme de co-voiturage), qui opère à l’extérieur de la loi et qui perturbe l’ordre établi. À ce stade, le gouvernement tente frénétiquement de s’instruire sur le déroulement des choses et de mettre en place des politiques pour répondre à cette nouvelle réalité. Mais, trop souvent, ces politiques réactionnaires se limitent à sanctionner la perturbation que la compagnie technologique a déjà introduite. En l’absence de cadre réglementaire et de réponses claires sur la bonne marche à suivre, le secteur privé opérera impunément, fort probablement au péril des gens. Le gouvernement ne réussira peut-être jamais son rattrapage, et s’il réussit, il est souvent trop tard.

Un nouveau produit peut être plus commode et moins cher que le produit existant, mais il n’a peut-être pas été testé et évalué afin d’assurer qu’il est sécuritaire. Il n’y a peut-être même pas de constat qu’un nouveau produit devrait être testé — comme au début de Airbnb ou de son prédécesseur CouchSurfing. Pour une grande part des données recueillies, il plane une incertitude quant à la meilleure manière de les recueillir, où il faudrait les stocker, comment elles devraient être utilisées, et qui peut y accéder. De plus, il y a peu d’encadrement du déploiement en bloc d’algorithmes afin d’accélérer ou de remplacer le processus décisionnel humain, et de la manière d’assurer que ces algorithmes n’entretiennent pas les injustices et les discriminations qui ont cours. Nommément, l’imputabilité entourant la technologie dans l’espace publique peut souvent s’avérer trouble, nébuleuse, ou compliquée, vu le recours aux partenariats public-privé.

Cela montre la nécessité d’accroître l’éducation du public et la discussion sur la nature de la saisie technologique actuelle. Le public et les décideurs sont en en grande partie mal informés sur les dérives potentielles des utopies de ville intelligente, et sur les alternatives à ces dernières. Il ne peut y a voir de consentement valable à moins qu’il soit fondé sur une pleine connaissance préalable, et nous n’avons pas assez de connaissances sur ce qu’implique ces utopies. Nous devons savoir dans quoi nous nous embarquons, à titre de résidents qui avons des droits démocratiques, de contribuables qui payons pour des services et des privilèges, de consommateurs qui avons besoin d’être protégés des acteurs sans scrupules et, enfin, à titre d’humains qui avons des droits fondamentaux inaliénables.

Ces nouvelles formes de non-liberté, ces nouvelles menaces corporatistes et étatiques envers nos libertés individuelles et collectives, doivent être entièrement comprises et discutées. Cette discussion est axée sur le rôle du gouvernement, dont le travail est de protéger l’intérêt public. Elle souligne aussi le rôle des médias pour générer et entretenir un discours public, et le rôle des journalistes qui documentent et nous aident à appréhender le monde qui nous entoure. Ce qui est véritablement en cause, somme toute, c’est notre démocratie.

Nous avons commencé à naviguer sur internet avec une grande vigilance. Nous devons aussi commencer à naviguer nos quartiers avec autant de soin.

Nous luttons pour notre culture et notre démocratie. Ralliez-vous à la cause.