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Google cherchait un gouvernement qui se laisserait faire. Elle a choisi le Canada.

Google cherchait un gouvernement qui se laisserait faire. Elle a choisi le Canada.

Écrit par
Daniel Bernhard
Directeur général et porte-parole, les AMIS de la radiodiffusion
le
24 juin 2019

Sidewalk Labs propose de développer une « ville intelligente » dans le secteur riverain de Toronto. Il s’agit ici de bien plus qu’un enjeu local sur la protection de l’information : ce projet représente l’ambition qu’ont les géants du Web de monétiser la sphère publique mondiale, et nous devrions en être inquiets.

Google cherchait un gouvernement qui se laisserait faire. Elle a choisi le Canada.

Le centre-ville de Toronto. Photo par Burst – Pexels.

L’équipe des relations publiques de Google mérite une médaille. Peut-être même un monument.

Tandis que Facebook est sur la sellette en raison de ses nombreuses transgressions — violation, en toute connaissance de cause, de lois sur la vie privée et la non-concurrence, bris de promesses envers des organismes de réglementation, influence électorale, diffusion d’incitations au génocide, etc. — Google parvient à contenir ses controverses à l’échelle locale, tout en s’assurant qu’elles demeurent aussi banales que possible.

Prenons l’exemple du projet Sidewalk Toronto. Sidewalk Labs, une compagnie de Google, propose de développer une soi-disant « ville intelligente » dans le secteur riverain de Toronto. Ce qui signifie, en fait, que des caméras et des capteurs seront installés un peu partout pour surveiller où les gens vont, qui ils rencontrent, à quelle fréquence ils tirent la chasse d’eau des toilettes, et plus encore. En quelque sorte, Google se sert d’Internet comme base pour construire un quartier en entier.

Photo non datée de l’est du secteur riverain de la ville issue d’un feuillet de Sidewalk Toronto.

Photo non datée de l’est du secteur riverain de la ville issue d’un feuillet de Sidewalk Toronto.

Qui décidera comment ces données seront utilisées? Peut-on choisir de ne pas subir cette surveillance ou est-ce simplement le prix à payer pour vivre en ville? Qu’en est-il des mineurs, qui ne sont pas capables de donner un consentement éclairé à l’égard de telles violations de la vie privée? Les Torontois sont préoccupés par ces questions, et avec raison.

Or, en ramenant le problème à la simple question de la protection des données, Google est parvenu à présenter la controverse de Sidewalk comme étant un problème hautement technique d’envergure locale, dont les gens à l’extérieur de Toronto n’ont pas à se préoccuper. Même le fait que Google demande une réduction d’impôts fonciers municipaux demeure un fait essentiellement local. Un fait aberrant, certes, mais qui ne touche pas les personnes vivant à l’extérieur de Toronto.

Or, Sidewalk Toronto n’est qu’un banc d’essai pour un projet beaucoup plus ambitieux : la colonisation et la monétisation de la sphère publique mondiale par les géants du Web. Une réalité qui devrait sérieusement préoccuper tous les Canadiens, voire tous les humains.

Facebook, Google, Netflix, Uber et autres Airbnb perfectionnent ce que Shoshana Zuboff appelle le capitalisme de surveillance, un système où des sociétés surdimensionnées, capables de dominer des États souverains, multiplient les atteintes à la vie privée. Ainsi, au Canada, ces multinationales peuvent passer outre aux processus démocratiques.

Sidewalk Toronto n’est qu’un banc d’essai pour un projet beaucoup plus ambitieux : la colonisation et la monétisation de la sphère publique mondiale par les géants du Web.

Ces sociétés œuvrent-elles dans l’intérêt du public? Pas le moindrement. Et à l’heure actuelle, le Canada néglige de se protéger adéquatement.

En examinant Sidewalk sous l’enjeu de la souveraineté, l’on se rend compte que ce n’est qu’un des nombreux scénarios où les gouvernements canadiens laissent les grandes firmes technologiques américaines mener le bal. Nos dirigeants font tout en leur pouvoir pour éviter de diriger.

La souveraineté, c’est la liberté de faire ses propres choix. Une liberté que nous donnons — sur un plateau d’argent — aux géants du Web.

Jadis, le Canada tirait fierté de ses restrictions sévères à l’égard des discours haineux, une approche qui diffère radicalement de la latitude offerte par le Premier amendement américain. Cela dit, Ottawa n’a pris aucune mesure concrète pour assurer que nos lois sont appliquées en ligne. À la place, nous laissons l’équipe des normes communautaires de Facebook — un nom qui à lui seul a de quoi faire frémir George Orwell — gouverner le discours civique. Ainsi, pendant que les diffuseurs et éditeurs canadiens subissent les conséquences d’avoir publié des contenus inexacts ou illégaux, Facebook peut diffuser en direct un meurtre collectif en toute impunité.

Qui détermine la quantité de contenu canadien que doivent produire les diffuseurs Internet comme Netflix? Certainement pas les Canadiens. En choisissant de reporter la réglementation des diffuseurs en ligne jusqu’en 2021, au plus tôt, nous avons cédé ce pouvoir à Netflix. Nous n’établissons plus notre propre politique culturelle. À la place, c’est Netflix qui décide du contenu canadien que nous méritons de recevoir.

Ce n’est là qu’un échantillon du problème. Quand vient le temps de faire appliquer nos lois et réglementations, le Canada est parfaitement disposé à faire semblant que Facebook n’est pas un éditeur, que Netflix n’est pas un diffuseur, qu’Uber n’est pas un service de taxi et qu’Airbnb n’est pas un service hôtelier.

Revenons à Sidewalk. Google propose de construire une ville régie par le privé, en dictant les droits des citoyens qui y passent et en recevant même une part des recettes fiscales publiques. Essentiellement, la multinationale propose de prendre en charge les responsabilités de notre gouvernement. Pis encore, en lisant le rapport de la vérificatrice générale sur Waterfront Toronto, il semble que l’entente ait été concoctée en secret et imposée à Toronto après le fait. Un scénario que personne n’aurait souhaité… à part Google, bien sûr.

Google propose de construire une ville régie par le privé, en dictant les droits des citoyens qui y passent et en recevant même une part des recettes fiscales publiques.

Plusieurs grandes villes luttent contre les géants du Web et leur conquête de la gouvernance publique. New York a empêché Amazon de s’établir à Queens. Berlin en a fait de même avec Google. Ces villes ne semblaient donc pas favorables à la mise sur pied d’un projet comme Sidewalk.

Afin d’en assurer la réussite, Google devait donc se tourner vers un des gouvernements les plus accommodants qui soient. Un pays qui se laisserait faire, qui n’hésiterait pas à abandonner sa souveraineté aux mains d’une société privée états-unienne. Parmi tous les gouvernements sur Terre, Google a déterminé que le Canada représentait le meilleur choix. Et surprise, Waterfront Toronto a cessé de se comporter comme un organisme gouvernemental, préférant plutôt assumer le rôle d’agent de développement pour Google.

Il est quasi gênant de constater que le Canada refuse de régir ces multinationales. Qu’au lieu de gouverner lui-même une de ses propres villes, il confie la tâche à une firme de technologies américaine.

Il n’est pas nécessaire que les choses se passent ainsi. La semaine dernière, Sidewalk Labs a soumis à Waterfront Toronto un Plan directeur de l’innovation et du développement (Master Innovation and Development Plan) de plus de 1000 pages, mais il s’agit essentiellement d’une distraction. Le leadership ne consiste pas à laisser les grandes entreprises décider comment notre ville devrait être gouvernée. Les Torontois et tous les Canadiens doivent décider eux-mêmes de la réglementation qui encadrera cette nouvelle économie axée sur les données, de façon à ce qu’elle tienne compte de nos valeurs et de nos intérêts. À l’approche des élections, vous pouvez dire aux politiciens que votre vote a un prix : la fin des traitements spéciaux accordés aux entreprises de la Silicon Valley, lesquelles contribuent de manière négligeable à notre société et à notre démocratie. Visitez anousdechoisir.ca pour en savoir plus et pour vous impliquer.

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