Skip to contentSkip to navigation
La baladodiffusion : une culture numérique à l’encontre de celle des médias sociaux

La baladodiffusion : une culture numérique à l’encontre de celle des médias sociaux

Écrit par
Hannah Sung
le
28 janvier 2020

Hannah Sung explique en quoi les créateurs de balados sont en mesure d’aborder librement des sujets controversés sans être victimes de trolls et d’abus dans les médias sociaux.

La baladodiffusion : une culture numérique à l’encontre de celle des médias sociaux

C’est par un hasard heureux que je suis tombée dans la production de balados en 2016, alors que je travaillais dans le département vidéo d’un journal imprimé (hé oui, les médias sont très étranges; l’avenir, c’est maintenant!)

Une chose que j’aime de la baladodiffusion : c’est un type de support médiatique qui me permet de garder espoir, en cette ère pénible et complètement ridicule des médias d’information.

Tandis que les médias sociaux et leurs algorithmes font de leur mieux pour creuser un fossé entre les gens, la baladodiffusion se présente plutôt comme un antidote à la polarisation, par lequel l’écoute active se pose à la fois comme geste premier, comme récompense, et, au final, comme raison d’être. Finding Cleo, Ear Hustle et Drilled sont quelques-uns des balados qui abordent de manière méthodique des questions systémiques et souvent très épineuses comme la colonisation, la race, l’incarcération et le déni du réchauffement climatique. Croyez-vous que des conversations ayant lieu dans les médias sociaux pourraient atteindre le même genre de nuance et de profondeur? Ce genre de conversation ne serait-elle pas immédiatement démolie par des trolls?

Je sais ce qui est en jeu lorsqu’une femme choisit de parler de sujets controversés dans les médias. Les choses peuvent très mal tourner.

En ce qui concerne ma propre expérience, cet « heureux hasard » qui m’a fait tomber dans la baladodiffusion, c’est Colour Code, un balado du Globe and Mail qui s'est penché sur plusieurs enjeux liés à la racisation au Canada. Une équipe de collègues et moi l’avons mis sur pied en 2016 parce qu’il nous semblait évident que le Canada était franchement mûr pour une conversation à cœur ouvert.

Nous avons donc foncé. Et la peur s’est emparée de moi. Parler des questions raciales, mais à quoi avais-je pensé? Je ne suis aucunement experte, m’inquiétais-je. Je pourrais faire un tas de faux pas sans m’en rendre compte. Et la peur de type Voldemort, celle dont « on-ne-doit-pas-prononcer-le-nom » : le trolling, soit la pratique de provoquer, voire de harceler sur internet, ou pire encore, la divulgation de données personnelles, communément appelée doxxing. Je sais ce qui est en jeu lorsqu’une femme choisit de parler de sujets controversés dans les médias. Sur Reddit, sur 4chan, ou même sur Twitter à la vue de tous, les choses peuvent très mal tourner. Lorsque nous avons appuyé sur « publier », je me suis préparée au pire.

Pourtant, rien n’est arrivé. Je ne parle ici qu’en mon nom, mais les courriels et les commentaires Twitter que j’ai reçus étaient pour la plupart positifs. Quelques commentaires plus critiques ont été publiés dans les médias sociaux, mais ceux-ci venaient surtout de personnes érudites qui avaient des choses importantes à nous dire. Bien que le fait d’être interpellé publiquement sur des questions raciales peut faire paniquer, c’est exactement le genre de discussion que nous voulions encourager - non pas abusive, mais constructive.

J’ai été surprise, puis soulagée. Et après avoir retrouvé mes esprits, j’en suis venue à la conclusion suivante : les trolls ne s’attaquent pas aux balados.

Je parle ainsi à partir de mon expérience personnelle, sans avoir de véritables données empiriques, mais c’est ce que j’ai pu constater : les trolls vous bombarderont de messages haineux si vous rédigez une chronique dans un journal, si vous annoncez la météo à la télévision et que votre tenue ne leur plaît pas, si vous osez porter un hijab en tant que présentatrice de nouvelles, ou si vous êtes ministre de l’Environnement et que vous ne faites que votre travail.

Denise Balkissoon, Hannah Sung, Danielle Webb et Timothy Moore en 2017 lors des Prix d’excellence en publication numérique, où leur balado Colour Code, produit par le Globe and Mail, a remporté le prix de la Meilleure série d’émissions en baladodiffusion.

Denise Balkissoon, Hannah Sung, Danielle Webb et Timothy Moore en 2017 lors des Prix d’excellence en publication numérique, où leur balado Colour Code, produit par le Globe and Mail, a remporté le prix de la Meilleure série d’émissions en baladodiffusion.

Au contraire, si vous soulevez des questions épineuses qui vont à l’encontre de l’image fictive et aseptisée que nous avons de nous-mêmes – celle d’un pays soi-disant bienveillant et supérieur aux États-Unis, en raison de l’éradication du racisme si flagrant dont souffrent nos voisins du sud –, et personne ne vous en tiendra rigueur, pour autant que vous le faites dans un balado.

J’ai tenté de comprendre pourquoi il en est ainsi.

Premièrement, les gens décident par eux-mêmes d’écouter notre émission. Je craignais que les trolls choisissent eux aussi de sauter dans l’aventure, mais en fait, qui aurait le temps d’écouter onze épisodes de 30 minutes par pure haine? Imaginez un troll aussi assidu… Le fait de passer autant de temps à écouter quelque chose que vous détestez vous ferait probablement remettre votre vie en question.

Deuxièmement, nous faisons dans l’audio, et la voix humaine est comme la kryptonite des trolls : le trolling s’ancre dans un principe de déshumanisation, mais la voix est un vecteur puissant d’humanité, que ce soit par le ton, par la cadence, ou par l’esprit en général. Le besoin de troller semble être apaisé par le son d’une voix qui parle, qui inspire, ou même qui éclate de rire, qui s’accélère par excitation, autrement dit, une voix qui peut être pleinement humaine et non seulement un simple avatar destiné à des violences partisanes.

Troisièmement, il est question de connexion. « Un balado, c’est essentiellement deux personnes qui se parlent » : voilà ce que m’a déclaré le responsable d’une radio publique américaine lorsqu’il a gentiment accepté de me rencontrer avant que nous amorcions la production de Colour Code. La simplicité de cette phrase m’a réconfortée; des mois durant, en pleine production, elle m’a souvent aidée à garder mon calme. « Nous ne faisons qu’enregistrer des conversations, c’est tout. »

Et pour qu’il y ait conversation - une véritable conversation - chacun doit écouter attentivement.

Le besoin de troller semble être apaisé par le son d’une voix qui parle, qui inspire, ou même qui éclate de rire.

Mes amis du balado Word Bomb, qui s’intéressent à ce que les mots peuvent nous apprendre de notre culture, ont récemment mis en ligne un épisode explorant le terme « blanc ». (En toute transparence : j’ai déjà été productrice exécutive de cette émission). J’ai repris contact avec Pippa Johnstone, l’une des animatrices.

N’était-elle pas nerveuse de s’attaquer au mot « blanc » ?

« Oui, je crois que nous étions particulièrement hésitants », a-t-elle reconnu. « C’est un mot qui a eu l’effet d’un paratonnerre, cette année. » Elle a néanmoins affirmé que la réalisation de cet épisode a probablement été l’un de ses moments préférés de toute la saison.

« Parler de la blanchitude est moins effrayant lorsqu’on est blanc. Je fais quotidiennement l’expérience du privilège blanc et je peux donc en parler sans donner l’impression d’accuser qui que ce soit. Je crois qu’il est important que les personnes blanches accomplissent ce travail », a-t-elle affirmé.



Vous voulez prendre part à la lutte pour la défense de nos médias publics et de notre culture? Voici ce que vous pouvez faire :


« Donner l’impression d’accuser qui que ce soit » – je répète ici les mots de Pippa. Des mots imprimés sur papier peuvent certainement avoir un impact important, mais qu’en est-il des véritables voix humaines? Celles-ci peuvent transmettre un million de significations nuancées, ce qu’un texte sur un écran est incapable de faire.

Elle m’a rappelé ce que je lui avais moi-même dit, à nos débuts : personne n’écoute une émission de trente minutes simplement pour en troller ses artisans par la suite. Je suppose que j’essayais de nous donner un peu de courage. Mais c’est aussi la chose à laquelle je m’accroche moi-même, encore aujourd’hui.

Comme nous l’avons tous appris en écoutant Lindy West dans son incroyable épisode de l’émission This American Life – celui où elle affronte en personne son propre troll –, s’il y a bien une manière de créer des connexions en cette ère hyper confuse de communications fragmentées et de trolling, il s’agit peut-être tout bonnement de revenir le plus possible vers l’analogique et d’utiliser uniquement nos voix. Parler. Écouter. C’est assez simple.

Et la baladodiffusion est l’une des manières de le faire.

Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.