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La crise du journalisme : par son inaction, le gouvernement laisse des votes sur la table

La crise du journalisme : par son inaction, le gouvernement laisse des votes sur la table

Écrit par
Daniel Bernhard
Directeur général et porte-parole, les AMIS de la radiodiffusion
le
14 mai 2019

Un sondage Nanos a récemment trouvé que les Canadiens veulent que les plateformes monopolistes comme Facebook soient soumises à une règlementation et tenues responsables de leurs contenus. Et pourtant, personne à Ottawa ne s’engage à intervenir sur la question — même avec une élection à l’horizon.

La crise du journalisme : par son inaction, le gouvernement laisse des votes sur la table

Photo: Element5 Digital

La semaine a été sanglante pour le journalisme canadien.

Torstar, qui possède le Toronto Star, iPolitics et la chaine de quotidiens locaux Metroland, a annoncé une perte trimestrielle de 7,4 M$. C’est un signe des temps que cela a été accueilli comme une bonne nouvelle; l’an dernier, les pertes du premier trimestre se chiffraient à 14,5 M$.

CTV a annoncé un plan de réorganisation qui exigerait des journalistes qu’ils couvrent les nouvelles mais aussi qu’ils tournent et montent leurs propres images. Unifor, qui représente les journalistes de CTV croit que la réorganisation aura des impacts sur les emplois dans cinq provinces et provoquera des licenciements.

Et quand vous pensiez que le pire était advenu, le Globe and Mail a annoncé un plan de réduction des couts de 10 M$, invitant les journalistes et le personnel non-journaliste à se porter volontaire pour des rachats de contrats, avant que n’interviennent des mises à pied.

La crise du journalisme n’est pas un phénomène exclusivement canadien. La fuite des budgets publicitaires depuis les médias de journalisme professionnel qui renforcent la démocratie vers des plateformes de médias sociaux qui l’empoisonnent est vraiment un problème mondial.

Depuis plus de 50 ans, les lois canadiennes ont motivé le secteur des affaires à dépenser ses budgets publicitaires au Canada. Mais nous n’appliquons pas ces incitatifs au monde numérique.

Mais l’effondrement du journalisme canadien est unique pour un aspect. Pendant plus de 50 ans, les lois canadiennes ont motivé le secteur des affaires à dépenser ses budgets publicitaires au Canada. Mais nous n’appliquons pas ces incitatifs au monde numérique, de sorte qu’alors que d’autres pays se démènent pour juguler l’hémorragie, le Canada fait cavalier seul à déchirer les sutures. Là où d’autres pays trouvent des manières d’exiger des plateformes monopolistes qu’elles paient des impôts et contribuent au financement des contenus locaux, le Canada fronce les sourcils et prétend être paralysé par la difficulté de régir l’économie numérique. Et là où d’autres pays se mobilisent pour pénaliser les plateformes qui disséminent des discours haineux et d’autres contenus illégaux, le Canada se contente d’exprimer son désappointement.

Payer le prix de payer le prix

Alors que les vertus politiques et morales de l’inaction canadienne en matière de politiques font l’objet de débat, les conséquences au plan électoral sont claires.

Un sondage récent (lien) de Nanos Research, mené pour le compte des Amis de la radiodiffusion canadienne a trouvé que les Canadiens sont en attente d’une règlementation déterminante des plateformes monopolistes comme Facebook.

Le sondage montre que c’est une opinion répandue que la démocratie canadienne est affaiblie à cause de l’influence exercée par des plateformes comme Facebook. Les Canadiens croient que la majorité des gens sont incapables de faire la distinction entre de la propagande et du journalisme professionnel en ligne, et que le gouvernement devrait tenir les plateformes responsables quand elles publient des contenus trompeurs ou illégaux — en exigeant qu’elles appliquent les mêmes standards auxquels sont tenus les médias professionnels traditionnels comme les diffuseurs et les journaux.

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La question qui se pose est la suivante : alors que le public est si clairement en faveur d’une règlementation déterminante pour Facebook et ses homologues, pourquoi le gouvernement se traine-t-il les pieds? Pourquoi l’opposition ne fait-elle pas résonner ses revendications plus fort? Il y a évidemment des votes à gagner. Pourquoi les partis politiques canadiens laissent-ils ces votes sur la table à cinq mois de la prochaine élection?

On laisse les plateformes distribuer des faux contenus en toute impunité et la société canadienne en paie le prix.

Mais la réalité est encore pire. Nous ne payons pas seulement le prix de leurs modèles d’affaires qui érodent notre démocratie, nous payons aussi le prix des multiples subventions et exemptions que le Canada offre à ces compagnies. Nous payons le prix de payer le prix.

Alors que le public est si clairement en faveur d’une règlementation affirmée pour Facebook et ses semblables, pourquoi le gouvernement se traine-t-il les pieds?

L’échelle du traitement spécial offert par le Canada à la Silicon Valley est carrément surréaliste :

  • Les télédiffuseurs détenteurs d’une licence doivent investir une certaine proportion de leur revenu pour financer la programmation canadienne. Les diffuseurs sur Internet comme Netflix n’ont pas à faire face à une telle obligation. Pourquoi? Parce que le gouvernement a décédé de les en exempter.
  • Les éditeurs canadiens sont légalement responsables du contenu qu’ils publient. En dépit du fait qu’ils fonctionnent comme des éditeurs et qu’ils gagnent de l’argent de la même manière que des éditeurs, les plateformes comme Facebook prétendent qu’elles ne sont pas des éditeurs, et le gouvernement donne l’impression de leur donner raison, du moins pour le moment. Cela signifie que Facebook ne subit aucune conséquence criminelle ou règlementaire pour avoir diffusé en direct la tuerie de Christchurch en Nouvelle-Zélande, même si un éditeur canadien posant le même geste ferait face à des conséquences sévères.
  • Les commerçants canadiens doivent facturer les taxes de vente. Les gros bonnets de Silicon Valley n’ont pas à le faire.
  • Et ce qui est encore plus flagrant, c’est que les entreprises canadiennes qui achètent de la publicité dans des médias électroniques ou imprimés étrangers sont fiscalement pénalisées pour ce geste. Mais le gouvernement choisit de ne pas appliquer la loi à l’internet, de sorte que la publicité achetée auprès de Facebook, Google et d’autres géants étrangers des médias est entièrement déductible d’impôts. Cela a couté aux contribuables 1,6 milliards de $ (1,6 G$) en 2018.
À la défense d’un intérêt personnel bien réfléchi

Ce plus récent sondage Nanos montre que l’affirmation de la souveraineté canadienne face à des compagnies comme Facebook et Netflix n’est pas seulement une action juste à poser — mais c’est aussi la plus rentable.

En continuant à noyer le poisson, le gouvernement libéral laisse des votes sur la table, dont il a désespérément besoin. Et en ne réussissant pas à adopter une position publique claire sur ces enjeux, le parti conservateur limite aussi son potentiel de croissance chez les électeurs qu’il essaie de courtiser en vue de l’élection. C’est aussi vrai pour le NPD : en annonçant qu’ils font de la règlementation de la Silicon Valley un enjeu central, les sociaux-démocrates assiégés feraient clairement le plein de votes. La même chose fonctionnerait pour les Verts.

Voici donc un conseil non sollicité pour MM. Scheer, Singh et Trudeau et pour Mme May. Règlementez les géants du web. Imposez à ces compagnies les mêmes standards de responsabilité et de reddition de compte qu’à leurs concurrents canadiens. Soumettez-les aux mêmes exigences fiscales et de contribution que tous les autres. Punissez-les lourdement s’ils ne se soumettent pas. Faites-le parce que c’est juste, ou faites-le parce que c’est clairement dans votre intérêt à mesure que les élections approchent.

Les Canadiens partagent une opinion bien arrêtée sur ce que le gouvernement doit faire. Quiconque ambitionne de former le prochain gouvernement serait bien avisé de donner à la population ce qu’elle veut.

Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.