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La démocratie est-elle en péril?

La démocratie est-elle en péril?

Écrit par
Jesse Hirsh
le
19 mars 2019

Jesse Hirsh s’intéresse au rapport entre les médias numériques et l’avenir de la démocratie.

La démocratie est-elle en péril?

Photo: Arnaud Jaegers

La démocratie est elle en péril? Devrions-nous craindre que nos libertés s’effritent et que nos droits soient en danger?

La question paraît urgente, alors qu’une recrudescence des gouvernements autoritaires partout sur la planète soulève, à juste titre, des inquiétudes sur l’état de la démocratie. Et pourtant, il semble y avoir un paradoxe : on y trouve aussi une floraison d’expression et une abondance de connaissances.

Les médias sociaux et la révolution numérique sont au cœur de ce paradoxe. Les médias sociaux encouragent-ils la participation politique ou présentent-ils les meilleurs moyens jamais inventés de manipuler le public et la démocratie ? La révolution numérique renverse-t-elle la tyrannie ou engendre-t-elle une société de surveillance qui marginalise la dissension et automatise le contrôle de manières qui auraient fait rêver les totalitaires analogues ?

La manipulation attaque le concept même d’une population informée, la base d’une société démocratique. Personne n’aime croire qu’on peut les manipuler; nous souhaitons tous être libres. Toutefois, nous devons prendre un recul et reconnaître que nous dépendons de nos médias pour façonner notre perception de la réalité. Nous sommes ce que nous mangeons, nous avons tendance à croire ce que nous regardons et nous appuyons notre pensée sur nos lectures.

Nous sommes ce que nous mangeons, nous avons tendance à croire ce que nous regardons et nous appuyons notre pensée sur nos lectures.

Dans la publication récente « Online Manipulation: Hidden Influences in a Digital World, » les auteurs Daniel Susser, Beate Roessler et Helen Nissenbaum le disent clairement :

« Les technologies d’information, pour plusieurs raisons, facilitent grandement les pratiques manipulatrices, et rendent leurs effets potentiellement plus débilitants. Et nous faisons valoir qu’en contournant les pouvoirs décisionnels d’une autre personne, la manipulation mine son autonomie. Étant donné que le respect de l’autonomie individuelle est un principe fondamental de la démocratie libérale, la menace de la manipulation en ligne suscite de graves préoccupations. »

Les auteurs définissent la manipulation ainsi : « une influence cachée – la subversion clandestine du pouvoir décisionnel d’une autre personne. » À l’ère des algorithmes et de la surcharge d’information, cela se manifeste surtout sous forme de marketing et de publicité (songez au placement de produits et aux campagnes d’influence), mais se manifeste aussi largement en politique et au sein des campagnes électorales.

Susser, Roessier, et Nissenbaum font la distinction entre la manipulation et la persuasion (qui fait un appel ouvert et direct à vos pouvoirs décisionnels) et la coercition (qui contraint votre pouvoir décisionnel) en notant que la manipulation (comme un coup de pouce) vise à vous pousser vers une décision, souvent sans votre pleine connaissance ni votre consentement.

En guise d’exercice, essayez de tenir un journal de votre consommation médiatique – un registre de tous les médias que vous consommez au cours d’une journée ou d’une semaine – et à partir de ce journal, d’étiqueter les contenus que vous soupçonnez de tenter de vous manipuler, même si la tentative est ratée. Les mèmes et les contenus viraux se prêtent bien à cette forme subtile de message, ainsi que les médias traditionnels tels que la télé, les films et la musique. De plus en plus, les messages commerciaux et politiques sous-tendent des contenus autrement axés sur des sujets génériques ou communs. En particulier, comptez le nombre de fois que vos renseignements personnels servent à personnaliser ou à vous viser d’une manière manipulatrice.

L’impact de ces tentatives de manipulation envahissantes est aggravé par l’érosion plus large de l’espace public. Après tout, la démocratie est née sur la place publique, l’espace commun où le peuple pouvait se rassembler et discuter des questions qui lui tiennent à cœur. À mesure que les médias ont évolué, les sociétés ont pris de l’expansion, et ce que nous avions l’habitude d’utiliser en commun ou de partager a changé. Des pamphlets aux journaux, à la radio et à la télévision, la démocratie a évolué pour garder la cadence dans les espaces et les médias où nous nous retrouvions.

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Toutefois, les espaces publics que nous avons connus ne sont peut-être plus partagés comme auparavant. Les services médiatiques numériques personnalisés nous servent une expérience unique et individuelle qui nous relie tout en nous isolant. Le mantra de la Silicon Valley est peut-être de «d’aller vite et de briser des choses » mais il pourrait aussi bien être de « diviser pour régner ».

Dans un article récent, “The Road to Digital Unfreedom,” le professeur Ron Deibert de l’Université de Toronto fait valoir que « la surveillance raffinée que les entreprises exercent pour des raisons économiques est un équivalent important du contrôle autoritaire. »

Il rajoute que « les algorithmes pour attirer l’attention qui sous-tendent les médias sociaux sont aussi propulseurs de pratiques autoritaires qui visent à semer la confusion, l’ignorance, les préjugés et la chaos, facilitant ainsi la manipulation et minant l’imputabilité. ». À l’instar de tant d’autres, Deibert fait valoir que les usagers sont accros, et, bien qu’ils choisissent de participer, ils sont néanmoins victimes de profiteurs qui les mènent dans une voie sinistre.

Et si ce n’était pas si simple ? Se pourrait-il que nous ne soyons pas manipulés, mais plutôt en train de choisir librement? Et si l’enjeu n’était pas le péril de la démocratie, mais la plus grande exigence des citoyens envers la démocratie?

Leurs attentes en tant que citoyens ont grandi à mesure que la technologie leur a offert des pouvoirs plus grands.

Plus satisfaits de la démocratie par représentation, les citoyens désirent une démocratie directe. Après tout, voilà leur expérience en tant que consommateurs : leur participation est de plus en plus facile et leur rétroaction est de plus en plus valorisée – ils peuvent même exiger et obtenir de l’action directe lorsqu’ils se plaignent publiquement.

Il y a aussi la perception d’une plus grande transparence. On a l’impression de vivre dans un monde où les secrets sont de plus en difficile à garder et l’information désire fortement d’être libre. Les fuites de données et les dénonciations d’informateurs permettent aux citoyens de croire que la transparence soutient la démocratie, même si les gouvernements et les sociétés sont plus cachotiers et plus intrusifs que jamais auparavant.

Se pourrait-il que nous ne soyons pas manipulés, mais plutôt en train de choisir librement? Et si l’enjeu n’était pas le péril de la démocratie, mais la plus grande exigence des citoyens envers la démocratie?

Et voilà peut-être le point principal. Nous croyons avoir plus de liberté, mais est-ce vrai ? Songeons à Evgeny Morozov charge qui soutient qu’internet est un paradis pour les consommateurs mais l’enfer pour les citoyens. Nous pouvons acheter tout ce que nous voulons, mais nous n’en avons pas tous les moyens. Et si notre « démocratie » était devenue un vote à un dollar, donnant aux milliardaires le pouvoir décisionnel ultime ? Et si nos pouvoirs de consommateurs n’étaient qu’illusoires lorsque nous agissons en tant que citoyens ? Nous sommes libres d’acheter ce que nous voulons, mais pas de décider comment choisir nos dirigeants, sans parler de qui seront ces dirigeants.

Certainement, la concentration sans précédent de pouvoir et de richesse est un signe indéniable de péril en la demeure démocratique. Non seulement les médias appartiennent-ils et sont-ils contrôlés par une poignée de sociétés, mais les entreprises technologiques qui sont en voie de les absorber sont encore plus grandes et détiennent encore plus d’influence que les géants qu’elles ont conquis. Historiquement, les sociétés qui ont vécu une polarisation semblable et une telle disparité entre riches et pauvres ne sont pas demeuré stables, sans parler de leur survie.

Rajoutons à ce tableau le spectre imminent de l’automatisation, qui menace de dépasser presque tous les emplois, et pourrait même faire de nous des automates obéissants. . Vous pouvez sans doute comprendre pourquoi les gens vivent une anxiété existentielle quant à l’avenir de la démocratie.

Une solution à la concentration de la richesse pourrait être d’étendre la franchise aux robots. Si on s’attend à ce que les robots connaissent une croissance exponentielle, ne voudrions-nous pas les avoir de notre côté ? Si vous voulez votez tôt et souvent, il n’y a rien comme l’automatisation pour y parvenir.

Et que diriez-vous que votre représentant élu soit un agent autonome – qui pourrait être programmé pour protéger vos droits et pour exprimer votre point de vue ? Ou à tout le moins, un adjoint intelligent qui pourrait surveiller ce que disent les politiciens pour assurer leur imputabilité auprès de leurs électeurs ?

Des idées radicales peut-être, ou des exemples des façons dont la démocratique, plutôt que d’être menacée, n’est peut-être qu’en voie de se mettre à jour, ou tout simplement d’évoluer pour demeurer pertinente.