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Le documentaire : notre cadeau à offrir au monde entier

Le documentaire : notre cadeau à offrir au monde entier

Écrit par
Colin Scheyen
le
02 décembre 2019

Selon Colin Scheyen, il est important de se rappeler que le Canada a joué un rôle unique dans l’évolution du cinéma documentaire. Cette forme nous définit, explique-t-il, et peut donc nous aider à préserver notre démocratie.

Le documentaire : notre cadeau à offrir au monde entier

Allan King à l’œuvre : Le cinéma documentaire coule dans nos veines; il fait partie intégrante de notre histoire.

S’il y a bien une seule chose que nous, Canadiens et Canadiennes, faisons mieux que le reste du monde, c’est ignorer l’histoire de notre propre cinéma pour offrir à la fois notre argent et notre appui à une industrie cinématographique américaine qui ne nous représente d’aucune manière. Posez des questions au sujet du cinéma canadien à la plupart d’entre nous et vous n’obtiendrez rien d’autre que des regards perplexes et confus. Lorsqu’il est question de divertissement, nous sommes à ce point habitués à regarder au sud que nous avons oublié que notre pays possède une histoire et une voix uniques, qui ont toutes deux transformé la manière dont on conçoit le cinéma dans le monde entier. Il est ici uniquement question du cinéma documentaire, la forme qui, je crois, représente la plus grande contribution du Canada à l’art cinématographique.

C’est un fait qui m’a été très clairement et péniblement révélé lors d’une de mes récentes participations à une table ronde universitaire. On m’a ainsi demandé de mettre sur pied une « liste de souhaits » en lien avec ma carrière, soit des choses qui rendraient mon travail plus facile. Pour certains, il était question d’augmenter le financement et d’améliorer sa distribution, mais ma réponse était beaucoup plus simple : j’aimerais que les Canadiennes et les Canadiens soient fiers de leur cinéma, et qu’on s’efforce de mieux le soutenir. Et même plus, ai-je ajouté, il nous faut comprendre que le documentaire est au cœur de notre histoire cinématographique. Le documentaire est aussi canadien que les Tim Hortons.

Le cinéma documentaire n’a pas été inventé uniquement au Canada, et on ne peut non plus affirmer que les plus grandes œuvres documentaires proviennent d’ici. La forme documentaire a évolué très rapidement au cours des cent dernières années et ne cesse de se réinventer. De plus, comme l’ont affirmé plusieurs critiques, nous vivons actuellement un âge d’or du cinéma documentaire. Néanmoins, le documentaire a vu le jour dans les paysages du Canada, a fleuri grâce à son imaginaire et continue de croître et d’évoluer à travers les brillants récits de nos artistes canadiens.

Notre recherche de la vérité doit être encouragée et nous devons également en faire un élément central de notre identité ainsi que de notre rapport au monde. Voilà la véritable force du cinéma documentaire.

Le présent article est trop court pour qu’il soit possible d’entrer dans les détails de toute l’histoire du cinéma documentaire au Canada, mais il ne demeure pas moins nécessaire de prendre conscience du fait que l’imaginaire canadien est profondément lié à l’évolution de la forme documentaire. Après tout, ce sont nos vastes paysages nordiques qui, en 1922, ont incité Robert Flaherty à raconter l’histoire de Nanouk dans Nanouk l’esquimau, un film que plusieurs considèrent comme le tout premier documentaire. De manière encore plus importante, l’établissement en 1939 de la Commission nationale sur le cinématographe (qui deviendra plus tard l’Office national du film) a permis de consolider le statut du Canada comme épicentre du cinéma documentaire pendant presque tout le XXe siècle. En fait, c’est John Grierson — l’un des hommes responsables de la mise sur pied de l’ONF — qui a inventé le terme « documentaire ».

Mais pourquoi est-ce important? Pourquoi devrions-nous, en tant que citoyens et citoyennes du Canada, nous soucier du lien qui nous rattache au documentaire? Il s’agit en fait de voir que le cinéma documentaire avait besoin d’un pays comme le Canada pour croître et prospérer. Le Canada était alors un jeune pays, habité par une soif de se découvrir une identité, une soif que le documentaire a très bien su étancher. Des questions d’identité ont occupé le Canada pendant une bonne partie du XXe siècle et le cinéma est vite devenu un des principaux moyens pour aborder cette problématique. Plusieurs de nos plus grands créateurs, tels qu’Alanis Obomsawin, Allan King et Norman McLaren, se sont en effet servi du documentaire pour consigner cette recherche identitaire. La forme documentaire coule dans nos veines; elle fait partie intégrante de notre histoire et nous ne devrions jamais l’oublier.

Cela étant dit, quoi faire à partir de maintenant? Comment pouvons-nous inciter nos concitoyens et concitoyennes a être fiers de l’histoire de leur cinéma documentaire, de la même manière qu’ils le sont pour le hockey ou pour les annonces de bière? De quelles manières pouvons-nous stimuler semblablement l’enthousiasme du public? Voici quelques suggestions :

Il est tout d’abord impératif que nous résistions à l’attrait de la tendance échappatoire qui imprègne notre culture consumériste. Nous sommes tous conscients du fait que la société américaine adore créer des mythologies pour raconter son histoire — elle est habitée par un besoin de créer des individus plus grands que nature. On retrouve cette tendance partout, que ce soit dans les films de superhéros ou dans les émissions de variétés. Cette manière de faire pose toutefois problème et se révèle particulièrement dangereuse en cette ère « post-vérité », ensevelie sous les « faits alternatifs ». Les Canadiens et les Canadiennes devraient résister à cette tentation, et le documentaire est sans doute l’une des armes les plus efficaces pour y arriver. Le fait de raviver notre lien profond à la forme documentaire permet de rappeler que la réalité et la vérité sont plus vulnérables que jamais et qu’elles ne peuvent en aucun cas faire l’objet d’un compromis. La recherche de la vérité doit au contraire être encouragée et nous devons également en faire un élément central de notre identité et de notre rapport au monde. Voilà la véritable force du cinéma documentaire.

Une saine culture documentaire est également le reflet d’une saine démocratie. Le respect des voix indépendantes et diversifiées profitera ainsi autant à l’une et à l’autre de ces institutions.

Le retour à la vérité doit ensuite passer par l’éducation, et ici, le documentaire a également un rôle crucial à jouer, non seulement pour tout ce qu’il peut nous apprendre sur le monde, mais peut-être encore plus par cette capacité à n’avoir peur de rien qui nous permet de nous confronter au monde et d’en approfondir notre compréhension. Le cinéma documentaire nous enseigne que les récits ne peuvent être prémâchés ou simplement acceptés tels quels. Le documentaire symbolise au contraire la recherche de la vérité ainsi qu’un effort collaboratif qui nécessite à la fois un respect mutuel et une ouverture d’esprit. Ces valeurs sont par ailleurs constitutives d’une saine démocratie, tout comme d’un cinéma florissant.

Les Canadiens et les Canadiennes doivent enfin défendre les radiodiffuseurs publics afin que ceux-ci puissent être mieux financés. La radiodiffusion publique façonne notre paysage médiatique et nous permet quotidiennement de transcender la superficialité des médias commerciaux. Son mauvais financement entraîne une faible culture de radiodiffusion, qui dès lors n’est plus en mesure d’assumer son véritable rôle d’institution indépendante dont les récits sont le reflet d’une nation diversifiée. Un mauvais financement a pour effet de transformer les diffuseurs publics en de vulgaires outils de propagande, au service d’une culture consumériste superficielle. Nous pouvons, et devons, faire mieux.


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En fin de compte, une saine culture documentaire est également le reflet d’une saine démocratie. Le respect des voix indépendantes et diversifiées profitera ainsi autant à l’une et à l’autre de ces institutions. Et si l’une d’entre elles se trouve affaiblie par des mesures d’austérités, l’autre le sera nécessairement aussi. On ne peut avoir un cinéma canadien en santé sans que ne le soit également notre système de radiodiffusion publique, de même qu’on ne peut avoir une saine démocratie sans un paysage médiatique qui fait valoir une multiplicité de voix et de perspectives. Car il s’agit en fait d’une seule et même chose.

J’aimerais profiter de cette tribune pour rendre hommage au réalisateur John Kastner, qui nous a quitté récemment. Il a reçu quatre prix Emmy pour son travail et fut une voix importante au sein de la communauté du cinéma documentaire canadienne. Il réalisa entre autres Four Women (1978), Fighting Back (1980), The Lifer and the Lady (1984) et Meurtre au sein de la famille (2010).

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