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L’engagement citoyen franco-canadien à l’ère des médias sociaux : Le bien, le mal et le nécessaire

L’engagement citoyen franco-canadien à l’ère des médias sociaux : Le bien, le mal et le nécessaire

Écrit par
Antoine Panaïoti
le
04 juin 2019
L’engagement citoyen franco-canadien à l’ère des médias sociaux : Le bien, le mal et le nécessaire

Les événements qui ont eu lieu en novembre 2018 dans l’Ontario de Doug Ford donnent toutes les raisons de s’enthousiasmer de l’influence positive que peuvent avoir les médias sociaux sur la démocratie canadienne, particulièrement lorsqu’il est question des Canadiens et Canadiennes francophones hors Québec et de leur capacité à défendre leurs droits par un engagement communautaire à grande échelle.

Peu de temps après que le gouvernement Ford eût annoncé, le 15 novembre, l’abolition du poste de commissaire aux services en français et la mise au rancart des plans de construction du tout premier établissement d’enseignement supérieur de langue française de l’Ontario, un vaste mouvement de protestation en ligne s’amorce, mené de front par des Franco-Ontariens. Tant sur le plan national qu’international, ce mouvement attire rapidement l’attention sur le caractère cynique et partisan de cette opération de saccage opérée par Ford contre les droits et les intérêts âprement disputés du plus important groupe minoritaire de l’Ontario.

Des dizaines de milliers de Franco-Ontariens prennent d’assaut les médias sociaux quelques minutes seulement après l’annonce du gouvernement Ford. Des articles publiés par Radio-Canada, #ONFR (TFO) et L’Express furent partagés et relayés sur la plateforme Twitter des centaines de fois. En moins de vingt-quatre heures, le mouvement prend une telle ampleur que l’offensive de Ford contre les droits des Franco-Ontariens se transforme en crise nationale. Le mouvement intitulé La Résistance prend forme sur Internet et de nombreuses manifestations s’organisent promptement. Le 20 novembre, la ministre du Tourisme, des Langues officielles et de la Francophonie, Mélanie Joly, décide de réinstaurer le Programme de contestation judiciaire du Canada, une organisation qui offre de l’aide financière dans la poursuite de procédures judiciaires destinées à la défense des droits linguistiques protégés constitutionnellement. Quarante avocats se regroupent afin d’explorer les recours judiciaires possibles contre les projets de Ford et quatre Franco-Ontariens sont invités à l’émission de télévision québécoise Tout le monde en parle afin de discuter de ces projets et de leurs effets sur les communautés franco-ontariennes. On assiste ainsi à l’émergence d’un sentiment de solidarité interprovinciale entre francophones.

Ontario: Doug Ford sacrifie l'université francophone

Par conséquent, moins d’une semaine après sa première annonce, le gouvernement Ford fait face à un mouvement de plus en plus imposant et se voit forcé de capituler et d’annoncer une série de mesures essentiellement conçues dans l’espoir de calmer la fureur francophone qu’il avait lui-même déclenchée. L’abolition du poste de commissaire aux services en français est annulée et l’Office des affaires francophones devient un ministère en bonne et due forme, avec à sa tête la francophone - et parfois antagoniste - Caroline Mulroney.

Tout porte à croire que sans la robustesse des médias francophones en Ontario, la volonté de Ford de miner les droits et intérêts des Franco-ontariens serait fort probablement passée inaperçue.

Les Franco-Ontariens et leurs partisans n’ont pu qu’être encouragés par ce dénouement rapide. L’unique députée franco-ontarienne représentant le Parti progressiste-conservateur à l’Assemblée législative, Amanda Simard, demande à son gouvernement de renverser l’annulation du projet de construction de l’Université de l’Ontario français, mais celui-ci n’en démord pas. Le 29 novembre, Simard quitte les rangs de son parti pour siéger en tant que députée indépendante. Tous les partis fédéraux, incluant le Parti conservateur, s’étaient déjà déclarés solidaires de la cause franco-ontarienne et du projet de mettre sur pied la première université de langue française de l’Ontario. La communauté franco-ontarienne est alors plus soudée que jamais; le 1er décembre, une quarantaine de manifestations sont organisées devant les locaux de divers députés progressistes-conservateurs et plus de treize mille personnes y participent partout en Ontario.

Mobilisation des Franco-Ontariens

Une telle rapidité sur le plan de l’organisation aurait été impensable avant l’ère des médias sociaux. Le journaliste Denis Gratton, qui, entre 1997 et 2002, fut témoin du dernier grand soulèvement franco-ontarien contre le gouvernement Harris et son projet de fermeture de l’Hôpital Monfort à Ottawa, dit ceci : « Les réseaux sociaux permettent aux choses de se faire de manière instantanée. Les Canadiens et Canadiennes peuvent être mis au courant d’un évènement ou d’une déclaration, à peine quelques secondes après qu’ils aient eu lieu. C’est à se demander si le combat mené par le regroupement S.O.S Monfort aurait duré cinq ans si nous avions eu accès à des réseaux sociaux. J’en doute fort. »

L’organisation et la mise en œuvre d’un mouvement de contestation pouvaient, à l’époque, prendre plusieurs mois, et des années pouvaient passer avant que le gouvernement ne revienne sur sa décision. Les choses se sont déroulées beaucoup plus rapidement cette fois-ci, et il semble peu probable que la communauté franco-ontarienne ne cesse de faire pression sur le gouvernement Ford, du moins jusqu’à ce que soit entamée la construction de l’Université de l’Ontario français. On peut par ailleurs espérer que les victoires remportées par ce mouvement sauront inspirer d’autres communautés francophones du Canada à défendre leurs droits et à combattre la francophobie croissante et populiste qui menace de s’étendre au-delà des enclaves manitobaines et néobrunswickoises auxquelles elle était jusqu’alors confinée.

À la lumière de ces événements, il semble que la santé de la démocratie canadienne soit considérablement avantagée par la venue de l’ère des médias sociaux, notamment lorsqu’il est question de l’engagement civique des Franco-Ontariens, un élément indispensable à l’épanouissement de la démocratie de cette nation bilingue qui est la nôtre.

Ce n’est toutefois pas uniquement à l’aune des réussites franco-ontariennes que devraient être mesurés les effets des médias sociaux sur la vie civique des Franco-canadiens. Nous devons en effet porter également attention aux transformations structurelles et culturelles plus pernicieuses qu’ont engendrées certains canaux médiatiques particuliers, ainsi que l’effet de ces transformations sur les droits et intérêts de tous les francophones du Canada.

La révolution des médias sociaux s’est avérée désastreuse pour les médias traditionnels, particulièrement en ce qui a trait à son impact sur la répartition des revenus publicitaires. À l’heure actuelle, c’est presque uniquement à partir du modèle de publicité des entreprises en ligne que les publicitaires achètent du temps d’antenne et de l’espace publicitaire, et si les effets de ce virage se font évidemment sentir dans les publications à grand tirage, ceux-ci sont encore plus importants pour les organismes évoluant dans des communautés dites minoritaires.

Les journaux régionaux franco-canadiens ont un tirage moyen plus faible que celui de leurs équivalents anglophones et sont donc affectés de manière encore plus importante par la baisse de revenu qui touche l’ensemble des médias traditionnels. La conduite du gouvernement fédéral est d’ailleurs une composante essentielle de ce problème. Entre 2006 et 2015, ses dépenses publicitaires dans les médias francophones issus de communautés minoritaires ont baissé de soixante-dix-huit pour cent pour les journaux et de soixante-treize pour cent pour la radio communautaire. À l’inverse, pendant la même période, les dépenses du gouvernement du Canada pour la publicité en ligne ont presque triplé, passant de cinq à quatorze millions de dollars. Considérant que le secteur francophone de l’industrie médiatique dépend beaucoup plus des investissements publicitaires gouvernementaux que son pendant anglophone, il n’est pas surprenant de constater que ce revirement lui a été catastrophique. Il va sans dire que la vitalité de l’engagement citoyen des Franco-Ontariens se trouve grandement menacée par la place de plus en plus dominante qu’occupent les médias sociaux dans l’ensemble de la sphère médiatique.

La crise linguistique ayant lieu en Ontario à l’heure actuelle permet de mettre en évidence le rôle primordial que jouent les médias de langue française dans la protection des droits des Franco-canadiens de toutes les communautés minoritaires du pays. En Ontario, les médias francophones ont remarquablement bien couvert la crise de novembre 2018. Bien que certains organes de presse anglophones aient retransmis la nouvelle, il a fallu attendre une semaine - et plusieurs appels de la part de commentateurs québécois - pour que ceux-ci prennent véritablement position en faveur de la cause franco-ontarienne. Tout porte à croire que sans la robustesse des médias francophones en Ontario, la volonté de Ford de miner les droits et intérêts des Franco-ontariens serait fort probablement passée inaperçue. Dès lors, la vitalité des médias francophones se révèle être un élément primordial de la défense des droits des francophones hors Québec.

l'express

Qui plus est, on ne peut ignorer ici la question de la survie culturelle. Le bilinguisme étant l’essence même de la démocratie canadienne, toute menace à la survie culturelle des communautés minoritaires francophones se présente également comme une menace au caractère distinctif de notre démocratie.

Dans un article publié par le journal Minorités linguistiques et société, Christiane Bernier, Simon Laflamme et Sylvie Lafrenière écrivent ceci : « Au sein des minorités francophones, l’accès à un très grand nombre de médias de langue française affecte de manière positive le choix de la langue : plus leur exposition à ces médias est importante, plus les francophones font usage du français. » Ce qui porte à croire que l’inverse de cette proposition est également vrai : au sein des minorités francophones, la restriction de l’accès aux médias francophones a pour effet de réduire l’usage et la vitalité de la langue française. La révolution des médias sociaux, ou, plus précisément, la crise des revenus publicitaires qui en découle dans les médias traditionnels, constitue ainsi une menace à la survie culturelle des communautés minoritaires franco-canadiennes. En fragilisant l’un des principaux piliers de la vie démocratique en français - soit l’accès à des publications et des fils de nouvelles francophones locaux -, dans les communautés franco-canadiennes de l’ensemble des provinces et des territoires majoritairement anglophones, cette révolution porte également atteinte à la démocratie du bilinguisme canadien.

Une lueur d’espoir demeure, toutefois. Il n’est pas certain que la tendance actuelle ne puisse être renversée par la mise en œuvre de politiques publiques et de mesures adéquates. Est-il possible que les citoyens et citoyennes du Canada profitent des avantages démocratiques que présentent les médias sociaux - comme la capacité de se mobiliser très rapidement et de soutenir diverses causes comme celle de la survie des minorités francophones -, tout en s’assurant de neutraliser ses effets nocifs sur les médias traditionnels indispensables à l’engagement civique et, plus largement, à la survie des minorités francophones? Il y a tout lieu de croire que oui.

Il est particulièrement troublant de constater que des compagnies dont les budgets publicitaires sont investis chez Google et Facebook puissent profiter de crédits d’impôt destinés à la publicité locale.

Jusqu’à tout récemment, ni les gouvernements provinciaux ni Ottawa n’avaient exprimé le souhait de s’attaquer à la crise des médias traditionnels qui découle de l’avènement des médias sociaux. En limitant ses dépenses publicitaires destinées aux journaux et à la radio au profit des plateformes numériques, le gouvernement fédéral a contribué de manière très importante à des mutations qui menacent la vitalité du journalisme canadien en général et franco-canadien en particulier.

Or, un vent de changement s’annonce. Un investissement de 595 millions de dollars sur cinq ans, prenant la forme de crédits et de réductions d’impôts, a été annoncé par Ottawa pour soutenir la presse écrite. Le gouvernement fédéral songe également à modifier la répartition de ses investissements publicitaires afin « de s’assurer que le budget publicitaire du gouvernement puisse soutenir de façon plus adéquate les producteurs de contenu et les plateformes canadiennes. »

Ces mesures échouent toutefois à s’attaquer à l’essence du problème : les publicitaires se tournent majoritairement vers des plateformes médiatiques telles que Google et Facebook, qui contrôlent maintenant près de quatre-vingts pour cent du marché publicitaire numérique au pays. D’importantes sommes d’argent sont ainsi détournées des médias locaux. Il est particulièrement troublant de constater que des compagnies dont les budgets publicitaires sont investis chez Google et Facebook puissent profiter de crédits d’impôt destinés à la publicité locale.

Il faut absolument que soient révisés ces règlements pour empêcher que la publicité faite sur Google ou sur Facebook ne soit déductible d’impôt. Toute publicité apparaissant dans des médias étrangers - ce qui inclut Google et Facebook - doit faire l’objet d’une taxe dont les revenus serviront à soutenir les médias canadiens. Une partie importance de cette aide financière doit être remise aux médias communautaires issus des minorités franco-canadiennes afin de leur permettre de prospérer à l’ère numérique. Ces mesures sont essentielles à l’épanouissement des communautés franco-canadiennes ainsi qu’à l’engagement civique de ses membres. À ce titre, elles sont essentielles à l’épanouissement de la démocratie bilingue du Canada.

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