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Les médias chinois m’ont préparé aux élections canadiennes

Les médias chinois m’ont préparé aux élections canadiennes

Écrit par
Barry Rueger
le
15 octobre 2019

Le voyage en Chine de Barry Rueger lui a permis de comprendre ce qui arrive lorsqu’un média étatique contrôle les nouvelles auxquelles ses citoyens ont accès. Il a toutefois été surpris de voir à son retour que quelque chose de semblable était en train de se passer au Canada.

Les médias chinois m’ont préparé aux élections canadiennes

La plupart de la population chinoise ne lit ou ne voit que ce que le Parti communiste veut bien qui soit présenté dans les médias, y compris dans le quotidien de langue anglaise China Daily.

La guerre des tarifs engagée par Donald Trump contre les produits chinois était en plein essor lorsque nous avons mis le cap sur la Chine, en juillet dernier. Au moment de notre départ, le gouvernement canadien nous conseillait de « faire preuve d’une très grande prudence en Chine, en raison du risque important d’une application arbitraire de la justice locale. »

Notre voyage fut magnifique et nous a permis de beaucoup mieux comprendre la Chine et son peuple, en plus de nous révéler à quel point nous en savions peu sur son histoire, sa culture et son gouvernement.

Ce qui nous a le plus frappés de ce pays qui est indéniablement un État policier, c’est la poigne de fer dont fait usage le gouvernement pour contrôler les médias d’information. Étant donné que le citoyen ordinaire n’est pas susceptible d’utiliser un RPV (réseau privé virtuel ou VPN en anglais), la plupart des gens regardent et lisent uniquement ce que le Parti communiste veut bien qu’ils voient.

Chacun de nos matins passés à déjeuner l’Hôtel Shangri-la comportait invariablement l’édition du jour du China Daily, un journal chinois rédigé en anglais. Sur Wikipédia, le China Daily est décrit comme « un quotidien de langue anglaise appartenant au Département de la propagande du Parti communiste chinois et publié dans la République populaire de Chine. » Les pages du journal sont remplies d’histoires et de témoignages enjoués que nous ignorions afin de nous pencher sur la couverture des nouvelles nationales et internationales présentées à la une.Chacun de nos matins passés à déjeuner l’Hôtel Shangri-la comportait invariablement l’édition du jour du China Daily, un journal chinois rédigé en anglais. Sur Wikipédia, le China Daily est décrit comme « un quotidien de langue anglaise appartenant au Département de la propagande du Parti communiste chinois et publié dans la République populaire de Chine. » Les pages du journal sont remplies d’histoires et de témoignages enjoués que nous ignorions afin de nous pencher sur la couverture des nouvelles nationales et internationales présentées à la une.

Les manifestants hongkongais - dont la plupart des médias occidentaux diraient qu’ils « luttent pour la démocratie » - recevaient dans ces pages le titre d’« émeutiers » à la solde directe des États-Unis et responsables de nombreuses blessures et de pillages. Nous lisions chaque jour des articles portant sur des Hongkongais « ordinaires », en colère contre ces fauteurs de troubles qui perturbaient le cours normal de leurs vies.

Des reportages sur les pratiques commerciales chinoises les décrivaient comme une réponse parfaitement raisonnable aux attaques démesurées du président américain, tandis que d’autres articles faisaient le récit du travail acharné des industries chinoises, habitées par la volonté de préserver la force morale du pays. Chaque édition du journal comprenait notamment quelque exposé sur un ou deux projets d’infrastructure majeure qui était en voie de révolutionner la vie des gens.

Toutes les chaînes de la Télévision centrale de Chine (CCTV) semblaient continuellement nous proposer le même régime télévisuel, composé de films de guerre ou de programmes à saveur héroïque et d’émission d’information dont le ton fortement nationaliste me rappelait les bons vieux jours de Radio Free Moscow. Nous avons été fort surpris de voir que la télévision de notre hôtel nous donnait accès aux chaînes d’information de CNN et de la BBC - jusqu’à ce qu’en plein reportage sur Hong Kong, l’écran de la BBC passe au noir pendant 90 secondes.

J’ai été particulièrement choqué de voir que l’écosystème des médias d’information canadien était en fait très similaire à celui de la Chine que nous venions tout juste de quitter, la seule différence étant que le contrôle médiatique était exercé par des entreprises plutôt que par le gouvernement.

Nous sommes enfin rentrés au bercail et je me réjouissais de pouvoir recommencer mon régime médiatique habituel, composé de Twitter, Facebook et de nos journaux locaux. Or, j’ai été particulièrement choqué de voir que l’écosystème des médias d’information canadien était en fait très similaire à celui de la Chine que nous venions tout juste de quitter, la seule différence étant que le contrôle médiatique était exercé par des entreprises plutôt que par le gouvernement.

Quelques jours à peine avant notre retour à Vancouver, le site Canadaland.com a publié un article fort détaillé portant sur un communiqué envoyé par le groupe de presse Postmedia à tous ses journaux, leur ordonnant d’opérer un virage significatif vers la droite pour l’ensemble de leurs publications. Ou plutôt, vers la « droite alternative », comme l’écrivaient certains.

Dans son article, le journaliste Sean Craig expliquait ainsi qu’en octobre 2018, « plusieurs rédacteurs du National Post – le quotidien phare de Postmedia – furent convoqués à une réunion au 12e étage du siège social de l’entreprise, [où] Andrew MacLeod, président de Postmedia, leur a annoncé que leur journal n’était pas suffisamment conservateur. »

Postmedia est propriétaire d’une part importante de tous les journaux canadiens, ce qui inclut vingt-cinq quotidiens majeurs, environ trente-cinq journaux communautaires de plus petite envergure et de nombreux journaux gratuits, destinés aux usagers des transports en commun, à Vancouver et à Toronto. Depuis que Golden Tree Asset Management, un fonds spéculatif basé à Manhattan, a fait l’acquisition de CanWest media après sa faillite en 2010, Postmedia a fermé ou réduit les effectifs de plusieurs journaux, en plus d’ordonner de manière explicite à ses publications d’appuyer des candidats du Parti conservateur pendant les élections fédérales.

Selon une enquête parue dans le média numérique Canadaland, Postmedia aurait exigé que ses journaux reflètent davantage des idées de droite, voire de la droite alternative (« alt-right »).

Selon une enquête parue dans le média numérique Canadaland, Postmedia aurait exigé que ses journaux reflètent davantage des idées de droite, voire de la droite alternative (« alt-right »).

Le passage de la « droite » à la « droite alternative » fut récemment mis en évidence lorsque le Vancouver Sun et le Province ont tous deux publié un article d’opinion rédigé par Mark Hecht, chargé de cours en géographie à l’Université Mount Royal à Calgary. Hecht s’indignait contre « le dogme de la diversité, de la tolérance et de l’inclusion » et louait à l’inverse « les vertus de l’homogénéité et de l’exclusion », et le magazine d’actualité en ligne The Tyee a immédiatement donné au texte l’étiquette de « nationaliste-blanc ».

L’article a rapidement été condamné par la communauté journalistique active sur Twitter, et fut presque aussitôt retiré du site Internet du Sun. Le Province a fait de même par la suite, mais le texte de Hecht avait déjà largement eu le temps d’être encensé et partagé par des idéologues de la droite ainsi que par des néonazis.

Peu de temps après, le rédacteur en chef du Sun, Harold Munro, a rédigé un gazouillis sur Twitter pour présenter ses excuses et pour affirmer qu’il ne savait pas comment un tel article avait pu être publié dans « son » journal. Le Sun et Postmedia n’ont ni l’un ni l’autre cherché à expliquer comment le texte avait pu être approuvé et publié, ou encore qui en était responsable, mais il est très difficile de croire à un accident. Des excuses publiées ultérieurement n’expliquaient toujours rien.

Alors que nous sommes en proie à une campagne électorale particulièrement ignoble et depuis longtemps imprégnée par la désinformation et les « fausses nouvelles », une dernière leçon tirée de mon voyage en Chine me revient à l’esprit.

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Entre chaque bouchée de délicieux et innombrables plats sichuanais qui nous étaient offerts, nous avons interrogé nos hôtes à propos de sujets tels que l’asservissement de la population ouïghoure musulmane, le Tibet et Taiwan, et, bien sûr, les manifestations ayant lieu à Hong Kong.

Nous avons ainsi pu constater que malgré le fait que nous avions affaire à des citoyens éduqués, versés dans l’utilisation de RPV leur donnant accès à des chaînes comme la BBC et des nouvelles nord-américaines provenant d’au-delà de la Grande Muraille « pare-feu » de Chine, lorsque la discussion portait sur des sujets particuliers à la Chine, nos hôtes adoptaient par défaut le point de vue des médias contrôlés par le gouvernement.

Le pouvoir du Parti communiste chinois ne reposait donc pas uniquement sur le contrôle des médias : son succès était également dû au fait qu’en fin de compte, les gens choisissent de faire confiance aux médias d’information de leur pays plutôt qu’à ceux provenant de l’extérieur.

Les Canadiens et Canadiennes qui se préoccupent véritablement des prochaines élections auront énormément de mal à distinguer les faits de la fiction lorsqu’il sera question de choisir un candidat ou un parti.

C’est une réalité qui vaut autant pour le Canada que pour la Chine. Ce qu’on publie dans les journaux locaux ou nationaux, qui se trouve répété à la radio et à la télévision, et qui circule ensuite sur Facebook ou Twitter, ces informations sont généralement considérées comme véridiques puisqu’elles proviennent des médias locaux que nous « connaissons » et auxquels nous faisons confiance.

Les Canadiens et Canadiennes qui se préoccupent véritablement des prochaines élections auront énormément de mal à distinguer les faits de la fiction lorsqu’il sera question de choisir un candidat ou un parti. La publicité électorale est un immense ramassis de faits manipulés, de demi-vérités et de mensonges purs et simples, tandis que les discours des candidats (ou des programmes) sont forts en patriotisme et faibles en détails concrets.

Si les entreprises médiatiques canadiennes penchent trop à droite pour que je puisse être certain que leur couverture des événements est impartiale - ce qui semble effectivement être le cas -, cela signifie alors que la Société Radio-Canada demeure mon dernier espoir en ce qui a trait à une couverture électorale de confiance. Peu importe ses (nombreux) défauts : j’ai tout de même tendance à croire que dans les prochaines semaines, la SRC s’efforcera de réaliser des reportages équilibrés et non partisans.

J’espère que, dans l’état actuel de notre paysage médiatique, d’autres Canadiens et Canadiennes voudront également échapper aux attaques publicitaires haineuses et aux manipulations partisanes des faits afin de s’informer sur les véritables enjeux, sur les prises de position des candidats, et surtout, sur les mensonges qui nous sont racontés. Espérons aussi que plusieurs d’entre nous pourront apprécier la chance que nous avons d’avoir un diffuseur public encore essentiellement libre de toute influence gouvernementale - ce dont la Chine aurait également besoin.

Je crois fermement que la SRC a encore un rôle déterminant à jouer dans la protection des droits et des programmes sociaux dont nous profitons tous. Il est fort possible que l’élection de Scheer et d’un gouvernement Conservateur mène à la perte de ces mesures de protections, ce qui ne nous laisserait avec rien d’autre que les Postmedia, Rogers et Bell de ce monde pour nous protéger contre le pire des gouvernements modernes.

Comme nous l’avons constaté en Chine : l’accès à une seule et unique voix n’est jamais suffisant.

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