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Les médias sociaux et l’érosion de la démocratie canadienne

Les médias sociaux et l’érosion de la démocratie canadienne

Écrit par
Adrian Heaps
le
30 juillet 2019

La démocratie canadienne est menacée - non pas par une attaque physique, mais bien par une insidieuse invasion numérique qui est en train de transformer nos prises de décision et, en fin de compte, nos structures démocratiques.

Les médias sociaux et l’érosion de la démocratie canadienne

La Colline parlementaire à Ottawa. Photo par Clem Sim - Unsplash

Dans son célèbre essai portant sur la politique et la langue anglaise, George Orwell déplorait le fait qu’un mauvais usage de la grammaire et de la syntaxe était en train de venir à bout de l’anglais. Cet usage avait selon lui donné lieu à des articles et des citations mal structurés et à l’origine de plusieurs malentendus. Malgré le caractère éminemment prémonitoire de ces affirmations, Orwell lui-même n’aurait jamais pu s’imaginer le déferlement de médias de masse qui affecte maintenant nos vies de manière permanente.

Les médias de masses d’aujourd’hui ont été façonnés par l’univers numérique, cet amas d’algorithmes et d’analyses prédictives dont l’évolution s’est accélérée à un point tel que sa complexité dépasse maintenant l’entendement humain. Nous avons évidemment l’impression d’être en contrôle de cette accélération, puisque d’accepter que l’humanité tout entière se fait manipuler par une tierce partie informe provoquerait l’effondrement de la société. En vérité, toutefois, nous sommes déjà engagés dans la tanière du lapin, en route vers un univers inédit qui est non seulement en voie de redéfinir l’essence même de notre humanité, mais aussi d’achever le processus d’érosion de la libre pensée et de l’État de loi démocratique.

Ce phénomène n’a pas eu lieu du jour au lendemain : c’est un procédé insidieux qui s’est amorcé lorsqu’on a compris que contrôler le message, c’est aussi en contrôler l’aboutissement. Dans les années 1960, Marshall McLuhan a inventé l’expression « le message, c’est le médium ». Il prévoyait ainsi que les médias deviendraient « un prolongement de notre système nerveux » et que cela engendrerait une « tribalisation du monde ». Bien que McLuhan n’ait jamais prononcé ce mot, il annonçait en fait l’invention d’Internet.

Les médias de masse font partie intégrante de notre régime quotidien. Nos mains sont avides d’information du matin au soir, et tandis qu’on se gorge de cette information surabondante, nos cœurs et nos esprits se préparent tranquillement à l’invasion de notre psyché.

Qui tente de contrôler Internet? | Contrôle du web | Rad

Twitter, Instagram et Facebook ont été adoptés à bras ouverts par toute une génération et font maintenant partie intégrale de nos vies. À quelle fin? Prenons-nous de meilleures décisions? Sommes-nous maintenant de meilleurs communicateurs? Avons-nous appris à exploiter les nouvelles technologies, ou est-ce plutôt elles qui nous exploitent? Bien que certains considèrent ces technologies comme une simple mode passagère, il faut se rendre à l’évidence que nos prises de décisions sont maintenant fortement influencées par ces forces extérieures et que nos structures démocratiques sont par conséquent en train d’être redéfinies.

Bien que certains considèrent ces technologies comme une simple mode passagère, il faut se rendre à l’évidence que nos prises de décisions sont maintenant fortement influencées par ces forces extérieures et que nos structures démocratiques sont par conséquent en train d’être redéfinies.

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Les Canadiens et les Canadiennes ont grandi dans une société démocratique; pour nous, la démocratie est un droit inhérent, inscrit dans notre Constitution. Nous n’avons jamais véritablement été victimes de répression de la part d’un régime despotique et notre liberté démocratique a toujours été épargnée. Par conséquent, nous avons beaucoup de mal à nous imaginer ce que signifierait la perte véritable de ces droits. Comme des spectateurs, nous sommes témoins de la répression étatique partout à travers le monde sans jamais songer à ce que nous pourrions nous-mêmes en être victime.

Le nœud du problème est que nous croyons qu’une menace à notre démocratie se présentera sous la forme d’une invasion physique de notre pays, alors que l’invasion qui est en train de se produire est en fait numérique. La formule est simple et ingénieuse : il s’agit de s’emparer d’un enjeu qui s’ancre dans des faits objectifs, comme le problème des populations souffrantes quittant leurs pays à la recherche d’une vie meilleure, pour ensuite construire le récit d’une bande de délinquants et de violeurs qui menacent notre survie. La clé de ce processus n’est pas tant le récit lui-même - un récit qui se base par ailleurs sur une idéologie révisionniste -, mais plutôt les communautés les plus susceptibles d’y réagir et qui seront donc prises pour cibles.

Il existe un réseau de plus en plus complexe d’entreprises spécialisées dans le « trollage » de l’univers numérique, et dont l’objectif est de parcourir Facebook ou Instagram pour encourager les valeurs qui supportent le récit qu’elles cherchent à populariser. Ces entreprises spécialisées le savent bien : les appareils sur lesquels les médias sociaux sont utilisés font maintenant figure d’appendices du corps humain, et nous ne sommes pas près d’abandonner cet état des choses. Elles savent également que le volume effarant d’information auquel nous sommes soumis rend difficile la distinction entre fait et fiction.

Ceux qui ont grandi dans l’univers des médias analogiques savent que toute information doit être corroborée et non acceptée aveuglément. Or, notre époque ne nous laisse pas le temps de vérifier les faits : on nous expose à ce qui semble être des sources crédibles et la vitesse à laquelle l’information nous est communiquée nous empêche de la remettre en question. Il ne s’agit pas d’affirmer que nous ne voulons pas nous questionner sur la crédibilité de ces informations, mais bien qu’il est beaucoup plus simple de ne pas le faire, puisque cela permet à nos convictions profondes de rester intactes. Certains diront que cet état des choses reflète un simple processus rationnel et d’autres, un sournois lavage de cerveau. Peu importe, puisque le résultat est le même : les croyances qui sont renforcées sont celles qui affectent notre capacité à faire des choix.

Peu à peu, l’intérêt du public envers les processus de corroboration s’amenuise et ses convictions préexistantes sont confirmées. On retrouve ici un type de biais cognitif qui favorise un raisonnement par induction, soit ce que les psychologues ont nommé le « biais de confirmation ». Au fil du temps, le renforcement des conceptions d’un enjeu est perpétué et mène à des actions concrètes. La diminution du désir de comprendre le monde dans toute sa complexité a pour effet de réduire notre capacité à adopter un point de vue différent et nous devenons ainsi plus réceptifs aux éléments qui réaffirment nos propres convictions.

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En outre, un état nouveau du discours est en train d’émerger dans les médias de masse. Il ne faudra pas s’attendre à ce que, dans le futur, les enjeux soient débattus de manière intelligente : plutôt, on nous exposera à des vérités (des fausses nouvelles) et à des contre-vérités, et celui qui offrira l’affirmation la plus plausible – et qui le fera avec le plus d’autorité – sera le vainqueur.

Bien qu’il soit de plus en plus difficile de les distinguer, il ne faut surtout pas confondre la distribution de l’information et la dissémination du savoir. Ce qui menace véritablement notre démocratie, c’est le fait que nos décisions soient maintenant façonnées par de l’information ultra-fragmentée : ces fragments nous servent à nous prononcer sur des questions législatives, à élire nos représentants, et, en fin de compte, à redéfinir les structures démocratiques de notre pays.

Le Centre canadien pour la cybersécurité reconnaît maintenant que la démocratie canadienne est en péril. Le Centre annonçait récemment que l’« amplification à l’aide de réseaux de zombies (botnet) dans les médias sociaux » et l’utilisation des médias sociaux par nos adversaires se faisait probablement par l’utilisation de faux comptes, qui permettent de cibler un message ou un utilisateur particulier.

La consolidation des empires médiatiques exacerbe le problème : il est maintenant très facile de contrôler le cycle médiatique qui tourne sans arrêt, 24 heures par jour. Cette consolidation, combinée à la croissance exponentielle de tous les services mobiles – accès Internet, câble, satellite et la télédiffusion par internet (IPTV) –, nous conduit tête première vers notre nouvel univers médiatique. L’élargissement des empires médiatiques est un phénomène mondial, bien que certains pays aient tenté de freiner le mouvement. Au Canada, toutefois, Bell, Rogers, Shaw et Telus comptent pour 70 % du paysage médiatique.

Ce qui menace véritablement notre démocratie, c’est le fait que nos décisions soient maintenant façonnées par de l’information ultra-fragmentée : ces fragments nous servent à nous prononcer sur des questions législatives, à élire nos représentants, et, en fin de compte, à redéfinir les structures démocratiques de notre pays.

En dépit de ce sombre tableau, la révolution des médias de masse a également eu plusieurs effets positifs. C’est grâce aux médias sociaux que le Printemps arabe s’est enclenché, et malgré le fait que les résultats de cette révolution ont été largement en deçà des attentes, elle a tout de même permis de prendre conscience de tout le bien que pouvaient générer ces nouveaux médias. Les dernières élections américaines ont donné lieu à une levée de bouclier de la part de certaines couches de la population, notamment les femmes et les jeunes, qui ont compris qu’il était possible de mobiliser l’opinion publique en faveur de leur cause : cela n’aurait pas été possible sans les médias sociaux.

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Le racisme, la misogynie et la xénophobie qui ont marqué les élections présidentielles aux États-Unis ne sont pas l’invention des médias sociaux – ils ont toujours existé, et ce, bien avant qu’on ne soupçonne l’influence d’une quelconque ingérence politique. Les comportements antisociaux ont d’ailleurs imprégné toute la campagne électorale; Cambridge Analytica et les groupes d’influence russes n’ont eu qu’à exploiter les faiblesses sous-jacentes des discours pour manipuler l’opinion publique. Le racisme et l’inégalité ne disparaîtront pas du seul fait d’éliminer ces acteurs : c’est le système démocratique qui doit s’en charger.

Il est important de reconnaître que les médias de masse sont inextricablement liés à la démocratie, en raison du caractère excessif de leurs pouvoirs d’influence. La démocratie est encore tout à fait capable de contrôler son destin et de servir l’intérêt public - le fait de constater qu’elle ne provient pas d’un droit naturel devrait en fait nous encourager à agir. La démocratie s’est construite et a été défendue au fil du temps. Nous devons nous montrer vigilants et saisir chaque occasion de la faire croître et de la préserver.

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