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L’état des médias d’information dans les provinces de l’Atlantique

L’état des médias d’information dans les provinces de l’Atlantique

Écrit par
Ashley Corbett
le
29 janvier 2019

Récemment diplômée en journalisme, Ashley Corbett s’attarde au paysage médiatique du secteur de l’information dans les provinces de l’Atlantique.

L’état des médias d’information dans les provinces de l’Atlantique

La citadèle d'Halifax; Photo: Glenn Euloth

« Le journalisme, c’est pas un art appelé à disparaître? »

« Oh wow… Tu choisis une carrière difficile. »

« Et bien, bonne chance! »

C’était la réaction de plusieurs de mes proches, en 2012, en apprenant que je m’en allais à l’école de journalisme. Confusion. Inquiétude. Peut-être même de la pitié?

Je comprenais alors, et je comprends encore, ce genre de réaction à mon choix de carrière. Les temps sont durs pour les journalistes; ce constat n’est pas nouveau.

J’ai grandi au Nouveau-Brunswick, où le secteur des médias d’information est encore plus morose qu’ailleurs. J.D. Irving est la compagnie la plus puissante de la province, et l’un des conglomérats industriels les plus solidement implantés de toute la région canadienne de l’Atlantique. Basée à Saint John, la compagnie est impliquée en foresterie, en alimentation, construction navale, en transport et en agriculture. En plus ce cet immense contrôle du secteur industriel et, conséquemment, du marché de l’emploi, Irving détient aussi la majorité des grandes entreprises médiatiques de la province sous le nom d’éditeur Brunswick News. Cette appropriation suscite depuis longtemps une inquiétude de biaiser les médias. En 2006, le Sénat a publié un rapport sur le contrôle des médias qui attirait l’attention sur cette situation. La sénatrice Joan Fraser, une des co-autrices, a dit à CBC News: « Nous n’avons aucun autre endroit, dans l’ensemble pays développés, avec une situation comme celle du Nouveau-Brunswick. »

Ce genre d’environnement ne favorise pas la confiance envers les médias, ou une grande estime pour l’industrie.

Néanmoins, j’avais choisi d’étudier le journalisme à la University of King’s College, à Halifax en Nouvelle-Écosse. J’avais toujours aimé écrire et raconter des histoires, et, malgré les congédiements de masse dans les journaux du monde entier, cette décision me semblait la bonne.

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Mon choix de carrière m’a donné un but et j’ai poursuivi ma quête avec passion. Pendant mes études, j’ai appris la grande importance des médias d’information : celle de demander des comptes aux puissants, de raconter des histoires pertinentes et de rapporter les faits. J’ai gagné une appréciation du travail colossal que représente le bon journalisme, du processus de l’entrevue, à la vérification de faits, aux nombreuses tasses de café. J’étais excitée d’appartenir à ce monde trépidant.

Mais, mon optimisme s’est flétri pendant ma quatrième année d’étude quand les journalistes du Chronicle Herald, le plus vieux journal indépendant de Nouvelle-Écosse, sont tombés en grève. C’était en janvier 2016 et soixante-et-un employés syndiqués de la salle de rédaction (Halifax Typographical Union (HTU)) ont formé une ligne de piquetage pour contester les congédiements et les baisses de salaire. Ils se sont retrouvés en lock-out. Quelques jours après le début de la grève, un groupe d’élèves en journalisme, dont je faisais partie, sommes venus visiter les grévistes pour témoigner de notre soutien. À l’école de journalisme, on nous avait appris à ne pas devenir des activistes sociaux, mais plutôt à rendre compte de l’activisme social. Pourtant, cette cause nous semblait différente. Ce pourrait être nous.

À l’école de journalisme, on nous avait appris à ne pas devenir des activistes sociaux, mais plutôt à rendre compte de l’activisme social. Pourtant, cette cause nous semblait différente. Ce pourrait être nous.

C’était un jour frisquet. Pancartes en mains, nous avons piqueté aux côtés de journalistes que nous admirions. Tapant du pied, scandant à l’unisson. Quelques heures plus tard, je me suis traînée jusqu’à mon appartement, transie par le froid. C’est à ce moment là que j’ai véritablement commencé à réfléchir à ce qu’on m’avait toujours dit, mais que j’avais choisi d’ignorer. Aurais-je une sécurité d’emploi? Les journalistes seraient-ils jamais assez soutenus pour bien faire leur travail? À travers tout l’enthousiasme et la passion suscités par mon programme scolaire, il y avait toujours des blagues au sein de la faculté sur le fait que nous avions choisi une voie non rentable. Je me souviens d’un professeur de photojournalisme qui disait qu’il formait la prochaine génération d’employés de restauration rapide. Sur le coup, j’avais ri. Mais, après la manifestation, l’idée a réellement commencé à m’atteindre.

La grève HTU a duré 19 mois, devenant ainsi la plus longue grève de journal de l’histoire du Canada. Pendant ce temps, le journal a engagé des journalistes briseurs de grève, plusieurs de l’extérieur de la province, pour remplacer les journalistes aux lignes de piquetage. Le manque de rédacteurs, de journalistes et de photojournalistes expérimentés au sein de l’équipe a entrainé une série d’erreurs factuelles et de coquilles dans les pages du Chronicle Herald. En réponse, le syndicat a lancé son propre journal, le Local Xpress, qui a reçu plus tard trois nominations pour des Atlantic Journalism Awards. Selon CBC, la longue grève s’est terminé en août 2017 – après ma graduation – quand le HTU et les propriétaires du Chronicle Herald sont parvenus à une entente. L’accord est passé avec 94% des votes. Au final, vingt-cinq syndiqués sont retournés au journal et ving-six ont été congédiés. D’autres ont trouvé des emplois ailleurs.

Au cœur de la grève portant sur les conflits de travail, le Chronicle Herald a quand même réussi sa croissance. SaltWire Network Inc., qui est maintenant le plus grand propriétaire de journaux des provinces de l’Atlantique, a été formé en avril 2017 quand le Herald a acheté à Transcontinental Media vingt-sept journaux de la région. La compagnie exploite trente-cinq journaux répartis dans les quatre provinces du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Écosse, de l’Île-du-Prince-Édouard et de Terre-Neuve-et-Labrador.

J’étais déménagée au Vietnam après ma graduation pour écrire et pour enseigner mais, malgré la distance, je suis restée au fait de ce qui ce passait chez nous. J’ai utilisé ce temps pour réfléchie à ce que j’attendais du journalisme et si je voulais vraiment tenter le coup lorsque (et si?) je revenais chez nous. À ce stade, presque tous les médias d’information des provinces de l’Atlantique avaient été achetés par les Irvings ou par Saltwire. Le contrôle des nouvelles grand public était – et est toujours – à la disposition de quelques privilégiés. J’ai pensé à comment, lorsque j’ai commencé l’école, je souhaitais jouer un rôle de sentinelle du pouvoir, et je me suis demandé comment les journalistes pourraient être libres de demander aux puissants de rendre des comptes quand leur sécurité d’emploi étaient contrôlée par quelques personnes parmi les plus puissantes de la région.

Pendant la grève, un éminent critique des médias canadiens a visité Halifax. Jesse Brown, animateur du balado Canadaland a enregistré un épisode intitulé « Is Atlantic Canadian Journalism Fucked? ». Il a alors rejoint mes inquiétudes et mes questions.

Terra Tailleur, professeure adjointe de journalisme à la University of King’s College, Tim Bousquet, rédacteur et éditeur du Halifax Examiner, participaient à sa table ronde. Brown débute le balado en disant « la scène médiatique traditionnelle dans les provinces de l’Atlantique est souvent présentée, et c’est le cas depuis des dizaines années, comme atroce. » Suivi d’un contre-point : « … et pourtant, il y a une espèce de prolifération de jeunes pousses prometteuses.»

À ce stade, presque tous les médias d’information des provinces de l’Atlantique avaient été achetés par les Irvings ou par Saltwire. Le contrôle des nouvelles grand public était – et est toujours – à la disposition de quelques privilégiés.

Le ton était donné pour le reste de l’épisode. Brown, Tailleur et Bousquet discutent de la tourmente qui secoue l’industrie dans la région : la réduction des salles de rédaction, les congédiements, la convergence des médias, et plus encore. Mais ils sont aussi parvenus à aborder la question avec un regard positif sur l’avenir, en soulignant le nombre de médias indépendants à Halifax. Je m’avancerais à la supposer qu’ils se sont concentrés sur cette ville parce que c’est le plus grand centre économique et névralgique de la région, là où se dessine une grande part de cette tendance de médias indépendants.

Toutes proportions gardées, Halifax déborde de sources alternatives d’information, dont plusieurs couvrent aussi les actualités de l’extérieur de la ville. D’abord, il y a Ku’Ku’Kwes, basé à Halifax, un site indépendant qui couvre les actualités autochtones dans les provinces de l’Atlantique. Il y a aussi allNovaScotia, un site payant qui offre des reportages d’affaires et de politique; ils ont récemment lancé une opération jumelle allNewFoundlandandLabrador. Halifax a aussi un journal journal hebdomadaire gratuit et indépendant the Coast (en toute transparence, j’écris pour eux). Il y a aussi le Halifax Examiner de Tim Bousquet, un site indépendant de journalisme accusatoire.

Quoi qu’à une échelle différente, les médias indépendants existent aussi à l’extérieur d’Halifax. The Independent est un journal en ligne de Terre-Neuve qui publie des nouvelles et du commentaire, ainsi que L'Acadie Nouvelle, le journal francophone du Nouveau-Brunswick et le seul quotidien indépendant de la province.

Honnêtement, je n’étais pas tout a fait consciente de ce milieu lorsque j’étudiais en journalisme. Mais, plus j’apprends à le connaître depuis ma graduation, plus je crois qu’Halifax tient quelque chose d’unique; c’est une communauté coriace et pleine de jugeote. Comme jeune journaliste, c’est une source d’espoir. C’est un bon indice de ce qui est possible, particulièrement à l’ère d’internet. C’est aussi un bon modèle pour le reste de la région : que, au cœur de la convergence médiatique, les nouvelles indépendantes puissent exister.

En revenant du Vietnam à Halifax en septembre dernier, j’ai songé à me chercher un emploi stable, mais j’ai finalement décidé de continuer d’écrire à la pige. Mon amour du travail ne s’est pas estompé, et je veux continuer de me battre pour ce que je trouve important. En dépit des tendances de l’industrie et d’une expérience récente de grève rédhibitoire, je partage ce sentiment. Les journalistes autour de moi se battent aussi : pour faire leur travail, pour dire la vérité, et pour bien le faire.

Un mouvement d’indépendance médiatique prend forme dans les provinces de l’Atlantique, et je suis heureuse d’en faire partie. Avec autant de jeunes pousses, les journalistes ont plus de liberté pour demander des comptes aux puissants. Je reconnais que ce n’est pas facile, surtout que plusieurs petits médias manquent de personnel et de ressources, mais au moins l’option est là. En même temps que cette tendance est à la hausse, mon espoir pour le paysage médiatique de la région croît, lui aussi.

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