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Netflix offre un soutien à des organismes autochtones de création cinématographique – une bonne ou une mauvaise nouvelle?

Netflix offre un soutien à des organismes autochtones de création cinématographique – une bonne ou une mauvaise nouvelle?

Écrit par
Charnel Anderson
le
16 juillet 2019

Les nouvelles ententes entre Netflix et trois organismes cinématographiques autochtones sont à applaudir, mais il vaudrait mieux mener à terme des projets de films autochtones et les rendre accessibles au public canadien que de simplement soutenir de nouveaux programmes de formation et de développement de compétences.

Netflix offre un soutien à des organismes autochtones de création cinématographique – une bonne ou une mauvaise nouvelle?

Bourse de journalisme autochtone CBC-CFJ 2019

Les histoires sont au cœur de la culture autochtone. En dépit du fait que le gouvernement fédéral a plusieurs fois tenté de les éliminer par le passé – l’interdiction de 1884 de pratiquer le potlatch, par exemple, a rendu illégales plusieurs traditions des Premières Nations et entraîné la disparition de nombreuses pratiques culturelles –, les histoires sont encore aujourd’hui un des meilleurs moyens de préserver la culture autochtone.

« La vérité sur les histoires, c’est qu’elles représentent tout ce que nous sommes », disait l’auteur et pédagogue cherokee Thomas King dans le cadre sa conférence Massey, diffusée en 2003 sur les ondes de la CBC. Des récits portant sur la création jusqu’aux enseignements traditionnels, les histoires autochtones ne font pas que divertir : elles permettent de transmettre le savoir et le langage d’une génération à l’autre, et contribuent ainsi à garder vivantes les cultures et les identités des Premières Nations, des Inuits et des Métis. Raconter les histoires autochtones au Canada, une nation qui s’est érigée par des pratiques coloniales, est un véritable acte de décolonisation.

On comprend donc pourquoi, le mois dernier, des cinéastes se sont réjouis de la nouvelle annonçant que Netflix s’était associée à trois organismes cinématographiques autochtones au Canada afin d’encourager le développement des talents au grand et au petit écran. Des ententes ont été conclues avec imagineNATIVE – le plus important diffuseur de contenu autochtone pour l’écran dans le monde entier –, avec l’organisme à but non lucratif Indigenous Screen Office (ISO), ainsi qu’avec l’organisme montréalais Wapikoni Mobile, un studio mobile particulièrement innovateur qui facilite la formation des cinéastes et la création de contenu cinématographique chez les jeunes autochtones.

Ce financement permettra à imagineNATIVE, ISO et Wapikoni Mobile d’augmenter leurs offres de formations et de proposer aux créateurs autochtones du Canada un vaste éventail d’activités liées au développement professionnel, comme des mentorats et des stages, des classes de scénarisation intensives, du « soutien de seconde phase » et plus encore.

Ce sont là d’excellentes nouvelles pour tous les artistes souhaitant trouver leur place dans l’espace toujours croissant qu’occupent les Autochtones dans l’industrie du film au Canada, mais qui doivent tout de même composer avec les impacts du colonialisme, lequel a occasionné une disette d’œuvres cinématographiques réalisées par et pour leurs peuples. L’accès à la formation et à la possibilité de se développer sur le plan professionnel n’est toutefois qu’un des nombreux obstacles auxquels font face les artistes autochtones. En tant que fournisseur de services médiatiques multimilliardaire, Netflix a tout à fait la capacité de prêter main-forte à ces créateurs de manière encore plus importante.

En moyenne, les artistes autochtones sont payés environ 30 pour cent de moins que les autres artistes canadiens. Cet écart est dû en partie à une discrimination explicite, mais un manque de sensibilisation et une incompréhension générale y jouent aussi pour beaucoup.

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Les cinéastes autochtones ne partent pas sur le même pied que les autres créateurs. Un rapport publié en 2016 montre que « même si le secteur autochtone de l’industrie des médias produits pour l’écran a progressé de manière importante au cours des dix dernières années, les Autochtones demeurent sous-représentés et très faiblement rémunérés lorsqu’on les compare à leurs homologues canadiens. »

Le rapport souligne également le fait qu’« en moyenne, les artistes autochtones – incluant ceux qui font partie de l’industrie des médias produits pour l’écran –, sont payés environ 30 pour cent de moins que les autres artistes canadiens », et en vient à la conclusion qu’ « une partie de cet écart est dû à une discrimination explicite, tandis qu’un manque de sensibilisation et une incompréhension générale y jouent également pour beaucoup. » Les auteurs de ce rapport plaident enfin pour un soutien accru des cinéastes et des auteurs autochtones, tant de la part des organismes de financement que de l’industrie au sens large du terme.

Les ententes conclues entre imagineNATIVE, ISO, Wapikoni Mobile et Netflix font partie d’un engagement de la part de Netflix qui s’élève à 25 millions de dollars sur cinq ans, une somme dont l’objectif principal est de soutenir les créateurs canadiens et d’encourager leur développement. Ces trois ententes font ainsi monter à quatorze le nombre de partenariats entre Netflix et des créateurs d’ici. Notoire pour son extrême discrétion quant à tout ce qui concerne les détails de ses partenariats, le fournisseur de services d’écoute en continu refuse également de lever le voile sur les montants en jeu dans ces trois nouvelles ententes, comme le rapporte la Presse canadienne. Jason Ryle, directeur général d’imagineNATIVE, affirme toutefois que le partenariat entre son organisme et Netflix « est l’un des parrainages les plus importants de toute l’histoire d’imagineNATIVE. »

Ateliers Cinéastes autochtones émergents / Emerging Indigenous Filmmakers Workshops

Le financement et les canaux de distribution des œuvres produites par des créateurs autochtones au Canada proviennent généralement d’organismes de financement public tels que Téléfilm Canada et le Fonds des médias du Canada (FMC) ou encore des diffuseurs publics comme le Réseau de télévision des peuples autochtones (RTPA) et la CBC/SRC. Plusieurs créateurs autochtones affirment toutefois que ces fonds ne suffisent pas : le soutien financier de Netflix devrait effectivement être applaudi, mais il mérite tout de même certaines critiques.

En plus des nombreuses difficultés liées à la distribution et à la projection de leurs films au grand écran, la rareté du financement est l’un des plus gros obstacles auxquels font face les cinéastes autochtones au Canada. Plusieurs producteurs doivent également s’occuper de problèmes d’ordres géographique et linguistique, tout en composant avec des faiblesses sur le plan des infrastructures, comme le manque d’accès à l’Internet haute vitesse.

En plus des nombreuses difficultés liées à la distribution et à la projection de leurs films au grand écran, la rareté du financement est l’un des plus gros obstacles auxquels font face les cinéastes autochtones au Canada.

Il semble que le gros du financement octroyé par Netflix servira à créer des occasions de développement sur le plan professionnel, mais il serait plus avantageux d’utiliser ces fonds pour s’attaquer concrètement aux obstacles qui empêchent les films autochtones d’être produits et distribués. Comme l’explique le rapport sur l’état de l’industrie du cinéma autochtone au Canada, « malgré la multiplication des programmes de formation dans les dernières décennies, les scénaristes et les réalisateurs autochtones peinent toujours à produire leurs œuvres cinématographiques et à les faire projeter sur grand écran. Si les cinéastes apprécient grandement les programmes de formation, de développement et de projets pilotes auxquels ils ont pu avoir accès, beaucoup d’entre eux avouent toutefois avoir vécu des difficultés au moment de trouver du financement pour mettre en œuvre leurs projets. Ils souhaitent ainsi qu’on mette sur pied des programmes de formation qui mèneront concrètement à la réalisation complète d’une œuvre cinématographique.

Or, comme le rapportait la Presse canadienne, Netflix ne s’engage pas à distribuer les œuvres qui résulteront de ses ententes avec les trois organismes de production autochtones. Stéphane Cardin, directeur des politiques publiques de l’entreprise pour le Canada, a ainsi expliqué que, « bien que Netflix souhaite être au courant des projets auxquels donneront lieu ces partenariats, aucune clause des contrats ne stipule que l’entreprise aurait droit de “premier regard” ou de “premier refus” sur ces productions. »

Étant donné que Netflix compte 150 millions d’abonnés à travers le monde, et environ 6 millions d’abonnés uniquement au Canada, il est déplorable que la société ait refusé de s’engager à distribuer des films autochtones. Le paysage médiatique canadien, tout comme ses consommateurs, gagnerait beaucoup à ce que ces films soient rendus plus accessibles.

Certes, l’entreprise privée qu’est Netflix n’est pas nécessairement responsable à elle seule des réparations reliées à la colonisation – du moins, pas autant et pas de la même manière que le sont le gouvernement fédéral et les diffuseurs publics. Si le soutien offert par Netflix aux cinéastes autochtones est limité, il demeure tout de même fort louable. Toutefois, en tant que distributeur de contenu médiatique numérique à la popularité toujours croissante, Netflix pourrait et devrait s’engager à distribuer un plus grand nombre de films autochtones. Car soutenir les créateurs autochtones équivaut à soutenir à la fois l’expression de la culture autochtone et sa revitalisation.

Netflix n'a aucune obligation de contribuer à notre culture.