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Pour un retour de l’enrôlement obligatoire!

Pour un retour de l’enrôlement obligatoire!

Écrit par
Samuel Piccolo
le
29 octobre 2019

Samuel Piccolo imagine un avenir non lointain et plutôt optimiste, où les diplômés aux prises avec de lourdes dettes d’études font leur « service national » en travaillant pour les journaux communautaires de petites localités.

Pour un retour de l’enrôlement obligatoire!

Dans cet univers fictif, servir des petites communautés en devenant journaliste est un moyen d'éliminer ses dettes étudiantes et de garder les journaux locaux en vie.

Vous venez de terminer l’université avec un diplôme en arts libéraux. Histoire, sciences politiques, peu importe (oublions peut-être les études classiques ou la théologie). Vous retournez vivre dans la maison de banlieue de vos parents, avec une lourde dette d’études. Avec un CV comme le vôtre, le marché de l’emploi est très restreint, ce qui vous oblige à travailler le matin au café du coin pour faire vos paiements mensuels de 500 $ (si le scénario du café est trop cliché, imaginons que vous vivez avec votre tante, et que vous avez un emploi comme poseur de fenêtres). Un jour, à votre retour à la maison, vous recevez du courrier. Une lettre! Juste pour vous! Ce n’est sûrement pas une facture, puisque vos paiements sont prélevés automatiquement, virage vert oblige. En priant secrètement pour qu’il ne s’agisse pas encore d’une invitation à un mariage — avec le cadeau ostentatoire que cela implique — vous ouvrez l’enveloppe. Une petite carte en tombe.

« COMITÉ D’ENREGISTREMENT DU CANADA », indique l’en-tête, à côté d’un fac-similé des armoiries du pays et d’un numéro d’identification de six chiffres. La carte se lit comme suit : « La présente est pour certifier que [Votre nom], résidant au [Votre adresse] est dûment convoqué pour son enregistrement afin de répondre aux besoins nationaux du Canada. La date de votre convocation est le [date d’hier]. » Une signature est gribouillée au bas de la page. Au verso, vous trouvez les renseignements sur l’heure et le lieu de votre convocation.

Vous vous sentez quelque peu hébété. Vous vous souvenez d’un projet de loi récemment adopté, qui rétablit, après un siècle d’absence, une certaine forme de conscription au service national. Or, vous aviez tenu pour acquis que cette mesure n’était qu’une façon pour le parti au pouvoir de respecter sa promesse électorale d’accroître la participation civique. Après tout, quels « besoins nationaux » pouvez-vous bien remplir? La carte évoque chez vous des images d’hommes barbus, Zippos à la main, durant les années 60, ou encore de vieilles affiches datant de la crise de la conscription au Canada. Mais aujourd’hui, il n’y aucune grande guerre à l’horizon, et de toute façon, l’armée semble avoir amplement de ressources. Le gouvernement n’a proposé aucun projet d’infrastructure majeur nécessitant un surplus de main-d’œuvre. Quel intérêt aurait-il à vous recruter?

Le gouvernement n’a proposé aucun projet d’infrastructure majeur nécessitant un surplus de main-d’œuvre. Quel intérêt aurait-il à vous recruter?

Un autre bout de papier tombe de l’enveloppe. Heureusement, celui-ci vous est personnellement adressé et semble moins bureaucratique. « Bonjour [Votre nom] », commence la lettre. « Vous avez été sélectionné pour participer à un nouveau projet pilote. Compte tenu de votre formation universitaire, et dans le cadre de la nouvelle Loi sur le service national, vous serez tenu de travailler comme journaliste. La durée de votre service a été fixée à 18 mois, et vous serez stationné au journal communautaire de Wrightborough, en Ontario. Les taux de rémunération varient d’un endroit à l’autre, mais à la fin de votre service, sous réserve d’un rendement satisfaisant, votre dette d’études sera éliminée. Avant votre stationnement à Wrightborough, vous recevrez une formation de base d’une durée de six semaines. Veuillez communiquer avec votre bureau gouvernemental local d’ici la fin de la semaine prochaine afin de procéder. Ce service national est obligatoire. Si vous croyez que vous pouvez être exempté pour des raisons médicales, vous pouvez le mentionner lorsque vous communiquerez avec votre bureau gouvernemental local. »

Service national! Stationné! Dix-huit mois! De plus, vous découvrez que Wrightborough, un lieu qui vous était jusqu’ici inconnu, est une petite municipalité loin de votre ville. Son journal communautaire ne fait partie d’aucun grand conglomérat. Lors de votre formation de base (vous vous y rendez avec réticence, après avoir conclu que les épines osseuses ne vous exempteront pas de votre service), la sympathique agente vous explique le système en détail. Il se trouve d’ailleurs que celle-ci est une journaliste à la retraite, qui a elle aussi été réquisitionnée pour son poste.

Autrefois, ces petites localités possédaient de vrais journaux, avec des rédacteurs soucieux de fournir un contenu de qualité. Hélas, les grands conglomérats médiatiques leur ont mis des bâtons dans les roues durant de nombreuses années, causant ultimement leur disparition.

« Il s’agit effectivement d’un programme pilote », explique-t-elle à votre classe, qui comprend une centaine d’autres jeunes diplômés dans une position similaire à la vôtre. « Il a été mis en place pour répondre à plusieurs problèmes, le principal étant une perte généralisée de confiance envers la démocratie. Devant cet enjeu, nous avons deux choix : nous pouvons laisser le vent nous emporter vers on ne sait où, ou nous pouvons tenter de renouer avec certains principes du passé. Les gens ont encore moins confiance envers les médias qu’envers la démocratie, et la situation s’empire tout aussi rapidement. Il nous paraissait beaucoup trop difficile de regagner la confiance des gens en faisant appel aux grandes sociétés médiatiques. Nous avons donc décidé de faire un essai en nous tournant vers les journaux locaux de communautés isolées. Autrefois, ces petites localités possédaient de vrais journaux, avec des rédacteurs soucieux de fournir un contenu de qualité. Hélas, les grands conglomérats médiatiques leur ont mis des bâtons dans les roues durant de nombreuses années, causant ultimement leur disparition. Par conséquent, plus personne ne veut aller vivre dans ces villes maintenant. »


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Le reste de la formation est assez simple. On vous enseigne les principes fondamentaux de la vérification des faits, de la prise de notes et des entrevues. On vous force à lire plusieurs journaux différents chaque jour. « Vous avez tous lu des milliers de nouvelles au cours de vos vies », vous dit-on. « Vous savez intuitivement comment cela fonctionne. La forme est simple. » On vous emmène fréquemment au plus important de tous les bureaux journalistiques : le bar du coin. Vous apprenez que ce n’est pas uniquement un lieu pour prendre un coup, mais que c’est l’endroit par excellence pour connaître les nouvelles avant même qu’elles ne soient rédigées. Durant votre dernière semaine de formation, vous rencontrez individuellement des citoyens originaires de la municipalité où vous êtes stationné, en plus de recevoir des informations de fond au sujet des endroits que vous visiterez. Passer les 18 prochains mois dans la petite ville reculée de Wrightborough ne vous semble pas si mal que ça, en fin de compte.

Quelques instants plus tard, on vous transporte par autobus sur la rue principale. Votre service commence aujourd’hui : un atelier de mécanique célèbre ses 50 ans, une école organise un spectacle des élèves, et surtout, une réunion du conseil municipal a lieu pour discuter d’un plan de développement controversé, qui est sur le point d’être approuvé. Vous sortez votre calepin et vous vous mettez au travail.

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