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Pourquoi la radio universitaire est-elle nécessaire et en quoi la Student Choice Initiative risque de la détruire.

Pourquoi la radio universitaire est-elle nécessaire et en quoi la Student Choice Initiative risque de la détruire.

Écrit par
Ryan Bresee
le
02 juillet 2019

En offrant aux étudiant.e.s le choix de ne pas contribuer à la radio de leur campus via une mesure qu’il envisage implanter, le gouvernement ontarien ne fera pas que priver les étudiant.e.s d’une vie universitaire riche en expériences diverses, mais nuira aussi à l’épanouissement de la scène musicale locale.

Pourquoi la radio universitaire est-elle nécessaire et en quoi la Student Choice Initiative risque de la détruire.

Junior Smith, l’animateur de Reggae in The Fields sur les ondes de CKCU, a remporté le Prix de bâtisseur communautaire de Centraide Ottawa.

Bien avant l’invention des téléphones cellulaires, de Bluetooth, de Shazam, j’avais l’habitude, lorsque j’étais en voiture, de me garer sur un terrain quelconque à la recherche d’une cabine téléphonique. À tout coup – sauf pour cette unique fois où je me suis retrouvé, en rêve, à jouer le rôle de Superman – c’était parce que je venais d’entendre une chanson extraordinaire venant du poste CKCU 93.1, une des stations de radio universitaire et communautaire de la région d’Ottawa. Je devais immédiatement appeler la station pour connaître le titre de cette chanson. On imagine bien qu’il était difficile d’expliquer ces arrêts soudains aux passagers de la voiture. Quoique, pour être bien honnête, si vous étiez à mes côtés dans ces moments-là, c’est probablement que vous aimiez la musique autant que moi.

Et c’est justement ce qui me plait : discuter avec tout le monde de la musique que nous aimons. Cette passion m’a mené à la station CKCU lorsque j’étais étudiant en journalisme à l’Université Carleton, dans les années 1990. J’étais un auditeur assidu de CKCU depuis l’école secondaire et j’ai compris très rapidement après avoir entamé mes études à Carleton qu’il me fallait à tout prix prendre part aux activités de la fabuleuse 93.1 FM. Après avoir été brièvement assigné à une plage horaire de nuit, je suis passé au jeudi matin en août 1997. Déjà vingt-deux ans cet été : un peu plus que la moitié de ma vie passée à animer une émission de radio universitaire et communautaire.

Ryan Bresee sur les ondes à CKCU à Ottawa

Ryan Bresee sur les ondes à CKCU à Ottawa

Le fait de pouvoir travailler à la radio à cette époque m’a permis de me concentrer sur mes études en journalisme télévisuel tout en apprenant par le fait même tout ce qu’il y avait à apprendre sur la diffusion radiophonique dans mes temps libres. Cela m’a permis d’établir des contacts provenant de diverses communautés et n’importe quel journaliste vous dira à quel point ce genre de réseaux est important. J’ai été maître de cérémonie pour des dizaines de concerts, petits et grands, et j’ai la chance, grâce à mon émission, d’être membre du jury du prix de musique Polaris et du prix Prism. J’ai constamment accès à de nouveaux et captivants sons et j’ai interviewé des centaines de groupes, dont certains parmi mes préférés de tous les temps.

Mais ce n’est pas de moi qu’il est question ici. Il s’agit plutôt des gens et des communautés qui seront affectés par l’implantation de la Student Choice Initiative (L’initiative pour le choix étudiant) par le gouvernement de l’Ontario.

Les étudiant.e.s universitaires paient présentement des cotisations qui contribuent à maintenir plusieurs services et plusieurs organisations qui sont à l’œuvre sur leurs campus, tels que des banques alimentaires, des groupes à statuts spéciaux, des associations étudiantes et, bien entendu, des stations de radios et des journaux étudiants. Tous ces services et ces organisations font partie intégrante de l’expérience universitaire. Imaginez maintenant qu’un.e étudiant.e doive choisir entre poursuivre ses études universitaires à Montréal, où l’ensemble de ces services sont encore offerts, et à Toronto, où plusieurs d’entre eux ont disparu. Si votre programme était également offert ailleurs qu’en Ontario, ne croyez-vous pas que vous voudriez étudier dans une université qui vous permet de vivre l’expérience la plus complète?

Ce qui est drôle du nom Student Choice Initiative – et par « drôle », je veux dire « triste » –, c’est qu’elle aura en vérité pour effet de limiter le choix des étudiant.e.s sur les campus ontariens.

Ces cotisations – pour lesquelles la majorité des étudiant.e.s ont voté – constituent plus de la moitié du budget de fonctionnement de CKCU. La station reçoit environ quatorze dollars par étudiant.e, soit le coût de deux pintes de bière par année. Or, on anticipe que près de quatre-vingts pour cent de la population étudiante choisira de ne pas contribuer à ce fonds si on lui en offre le choix. Une perte terrible. Certaines stations universitaires et communautaires ont d’ailleurs déjà commencé à congédier des employés.

Quoi faire maintenant pour compenser cette perte de revenus? Nous n’avons le droit qu’à trois minutes de publicités par heure. Comparez à ce qui semble parfois atteindre les cinquante-cinq minutes de contenu publicitaire à chaque heure pour les radios commerciales et vous verrez l’ampleur de l’obstacle que nous devons surmonter. Devrions-nous trouver des locaux plus abordables? Congédier des employés? Faudrait-il fermer une station qui est en onde depuis 1975? Ou peut-être, cambrioler une banque? (En fait, le directeur de la station vient de m’informer que l’idée de la banque n’est plus vraiment une option…)

Ce qui est drôle du nom Student Choice Initiative – et par « drôle », je veux dire « triste » –, c’est qu’elle aura en vérité pour effet de limiter le choix des étudiants sur les campus ontariens. Les groupes offrant un soutien aux étudiant.e.s en situation plus vulnérables seront les premiers à souffrir de la baisse des services, tandis que la disparition des stations de radio et de journaux universitaires signera la fin de la production d’un des meilleurs contenus médiatiques indépendant et communautaire de l’Ontario. Dans un pays où une très grande partie des médias sont contrôlés par une poignée de grandes compagnies, cela serait honteux.

CKCU offre une programmation en seize langues différentes et certaines de ces émissions spécialisées servent de pont entre les personnes immigrantes et leur communauté d’accueil. Il faut s’imaginer le stress et les obstacles auxquels on fait face lorsqu’on arrive dans un nouveau pays sans en connaître la langue. Pensons ensuite à ce que peut signifier le fait de découvrir une émission de radio se déroulant dans votre langue maternelle et permettant de tisser des liens avec votre communauté et même de trouver des personnes-ressources qui comprennent bien votre situation et savent d’où vous venez. L’impact est énorme.

Les radios universitaires et communautaires servent de plateforme aux plus petites scènes musicales. Les voix sont entendues, les musiques sont jouées, et les scènes grossissent, s’amplifient. Des artistes dont la musique ne sera jamais jouée sur les ondes des stations de radios commerciales élisent domicile chez nous.

À ces retombées internationales s’ajoute l’impact de la radio universitaire et communautaire sur la musique canadienne, qui ne peut pas non plus être ignoré. Les stations de radios commerciales et communautaires doivent suivre les mêmes règles pour tout ce qui a trait au contenu canadien, mais ces règles ne sont pas appliquées de la même manière. Les stations de radios commerciales ont un objectif très spécifique : elles cherchent à atteindre un public aussi large que possible afin de maximiser leurs revenus publicitaires. On fait donc jouer les pièces d’une poignée d’artistes, et on les fait jouer à répétition. Il n’y a absolument rien de mal à vouloir entendre des succès musicaux, comme c’est le cas pour la plupart des gens, mais des stations comme celle de CKCU permettent d’avoir accès à de la musique incroyable de tous genres et faite par des Canadiens et Canadiennes. Avez-vous idée du mal que j’ai eu à trouver du bon rap canadien à faire jouer en onde en 1997? Grâce en partie aux radios universitaires et communautaires, qui ont permis de mettre en place les infrastructures nécessaires et de constituer un public, mon plus gros problème aujourd’hui est en fait de choisir le ou laquelle d’entre tou.te.s les excellent.e.s rappeurs et rappeuses canadien.ne.s sera mis à l’écoute sur nos ondes.

Cette manière de cultiver et de promouvoir la musique canadienne est encore plus efficace localement. Les stations comme la nôtre sont composées d’individus provenant de milieux extrêmement diversifiés, tant sur le plan de la musique que de la culture. Les radios universitaires et communautaires servent de plateforme aux plus petites scènes musicales. Les voix sont entendues, les musiques sont jouées, et les scènes grossissent, s’amplifient. Des artistes dont la musique ne sera jamais jouée sur les ondes des stations de radio commerciales élisent domicile chez nous. Que se passera-t-il si, dans toute la province, ces domiciles, ces foyers, sont détruits?

Les scènes de musique locales perdront certains de leurs plus fervents admirateurs.

Les étudiant.e.s ontarien.ne.s perdront la chance de vivre une véritable et riche expérience universitaire.

Les voix des médias indépendants s’enfonceront encore un peu plus dans le silence.

Encore et encore et encore, on n’entendra que les cinq mêmes artistes à la radio.

J’espère que ces pintes de bière en auront valu la peine.

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