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Quand nos habitudes quotidiennes deviennent suicidaires

Quand nos habitudes quotidiennes deviennent suicidaires

Écrit par
Stephen Leahy
le
24 décembre 2019

Nous devons réduire de 10 pourcent nos émissions de CO2 – soit de 71 millions de tonnes – d’ici 2020, et chaque année suivante jusqu’en 2050 pour atteindre les cibles auxquelles s’est engagé notre gouvernement à Madrid. Pourquoi les médias ne nous informent-ils donc pas de la dure réalité des changements climatiques?

Quand nos habitudes quotidiennes deviennent suicidaires

La sombre réalité des changements climatiques devrait susciter l’émoi dans tout le pays — si seulement ceux et celles qui y habitent étaient au courant.

Le Canada est en pleine urgence climatique, comme le reconnaissait en juin dernier la Chambre des communes, dans un vote remporté à 186 contre 63. Pour répondre à cette crise, le Canada devra réduire d’au moins 10 pour cent ses émissions de CO2 d’ici 2021 — soit d’environ 71 millions de tonnes. Nous aurons ensuite besoin d’encore 10 pour cent de réduction d’ici 2022, et ainsi de suite, pour toutes les années suivantes. Voilà ce qu’il faudrait pour atteindre en 2050 l’objectif zéro émission auquel s’est récemment engagé le gouvernement fédéral, lors de la Conférence de l’ONU sur les changements climatiques à Madrid : une diminution de 61 à 67 pour cent des émissions d’ici 2030.

Bien qu’en vertu du Protocole de Kyoto de 1997, le Canada se soit engagé sur la scène internationale à réduire ses émissions de CO2, celles-ci ont oscillé entre 700 et 740 millions de tonnes par année depuis la signature de l’accord, il y a près de vingt ans. Une seule brève chute sous les 700 millions de tonnes a été enregistrée au cours de la récession de 2008. Nous devons maintenant descendre sous la barre des 645 millions de tonnes avant la fin de 2020.

Cette sombre réalité devrait créer la panique chez tous les Canadiens et Canadiennes — si seulement ils en étaient au courant. C’est une évidence : si, en situation de crise le maintien du statu quo dans le monde des affaires est absurde, c’est aussi le cas pour le journalisme.

Les nouvelles et les reportages devraient être inscrits dans le contexte qui est le nôtre : l’urgence climatique constitue une menace existentielle à la civilisation humaine, selon les plus grands scientifiques monde.

Comment le journalisme devrait-il être pratiqué en cette époque de crise climatique? Les nouvelles et les reportages devraient avant tout être inscrits dans le contexte qui est le nôtre : l’urgence climatique constitue une menace existentielle à la civilisation humaine, selon les plus grands scientifiques monde. Et pour que le Canada contribue véritablement à la prévention d’une catastrophe mondiale, il devra réduire ses émissions de 71 millions de tonnes en 2020. N’importe quel organisme médiatique responsable et digne de ce nom doit maintenant poser les questions qui découlent de cet état des faits, notamment : leurs publications et leurs reportages aident-ils d’une quelconque manière le Canada à atteindre ses obligations en matière de réduction de ses émissions? Si la réponse est non, il serait raisonnable de continuer en demandant : « Pourquoi cette crise a-t-elle lieu? Saviez-vous que nous vivons présentement une urgence climatique? »

Les médias ont un rôle important à jouer, puisqu’ils doivent informer la société et lui rappeler qu’il n’est plus possible de faire comme si de rien n’était. Des assemblées publiques jusqu’aux événements médiatiques corporatifs : le statu quo doit être remis en question et toutes les solutions possibles doivent être explorées. Il est impératif d’agir rapidement malgré l’inconnu dans lequel nous nageons et malgré le fait que personne ne sache exactement quels changements sont nécessaires.

Le gouvernement fédéral a toutefois plutôt choisi d’agir comme si de rien n’était lorsqu’il a décidé de dépenser plus de 12 milliards de dollars pour son projet d’agrandissement du réseau pipelinier Trans Mountain, un investissement qui doit permettre d’expédier 590 000 barils supplémentaires de bitume dilué de l’Alberta vers les côtes de la Colombie-Britannique. Si les reportages portant sur le nouveau pipeline permettaient d’inscrire cet investissement dans le contexte de l’urgence climatique — et de la réduction de 71 millions de tonnes d’émissions nécessaire d’ici 2020 —, l’absurdité profonde que constitue l’usage de l’argent des contribuables pour aggraver la crise serait rendue évidente, et ce, peu importe les prétentions insipides et répétées du premier ministre, lui qui affirme que ce pipeline est en fait dans l’intérêt du pays.

Au Canada, l’inéluctable problème lié au carbone, et que personne ne veut aborder, est sans conteste celui de l’industrie pétrolière et gazière — notre source la plus importante d’émissions et dont la croissance est la plus rapide.

Au Canada, l’inéluctable problème lié au carbone, et que personne ne veut aborder, est sans conteste celui de l’industrie pétrolière et gazière — notre source la plus importante d’émissions et dont la croissance est la plus rapide.

Les médias peuvent également réfléchir aux différentes façons d’utiliser ces 12 milliards de dollars pour réduire nos émissions. Et si cet argent issu des fonds publics était plutôt utilisé pour améliorer le programme de soutien à l’achat de véhicules « zéro émission » (VZE) ? L’incitatif pourrait passer de 5 000$ à 15 000 $ dollars, et être beaucoup plus efficace : le coût de la plupart des VZE passerait ainsi sous la barre des 40 000$, ce qui représente la moyenne des dépenses effectuées par les Canadiens et Canadiennes pour un véhicule neuf.

Ce montant de 15 000$ par véhicule suffirait à faire augmenter les ventes de VZE de 1.2 million, et permettrait de réduire nos émissions de 6 millions de tonnes par année, de diminuer la pollution de l’air et les dépenses qui lui sont liées, et de réduire la nuisance sonore dans les milieux urbains. On encouragerait peut-être même certains constructeurs automobiles à ouvrir des usines de fabrication de véhicules zéro émission pour répondre à la demande. Et si une partie de la cagnotte était utilisée pour mettre sur pied une société de la Couronne dédiée aux VZE dans l’ancienne usine GM d’Oshawa?

Le fait d’utiliser 1.2 million de VZE neufs pour réduire nos émissions de 6 millions de tonnes en 2020 semble toutefois particulièrement inadéquat. N’oublions pas que notre situation d’urgence exige une réduction de 71 millions de tonnes pour l’année 2020 à elle seule. C’est dire à quel point l’urgence climatique est devenue grave — et nous ne faisons que jeter de l’huile sur le feu.

Le CO2 produit demeure présent pour toujours dans notre atmosphère et chaque tonne que nous produisons participera au réchauffement de la planète pendant des milliers d’années.

Plusieurs études commandées par le gouvernement fédéral ont montré que l’emplissage du prolongement du pipeline Trans Mountain en cours de construction aura pour effet d’augmenter de 13 à 15 millions de tonnes les émissions de CO2 totales du Canada, et ce nombre ne concerne que l’extraction et la transformation du bitume. Le raffinage et la combustion des produits pétroliers rejetteront quant à eux plus de 100 millions de tonnes d’émissions dans notre atmosphère chaque année. (Un baril de pétrole contient environ 0.5 tonne de CO2, et les 590 000 barils quotidiens du Trans Mountain en produiront donc 107 millions de tonnes par année.) Les médias doivent également rappeler certaines notions scientifiques de base aux citoyens et citoyennes du Canada : le CO2 produit demeure présent pour toujours dans notre atmosphère et chaque tonne que nous produisons participera au réchauffement de la planète pendant des milliers d’années.

Et si le Canada et l’Alberta avaient plutôt investi les 200 milliards utilisés pour les sables bitumineux dans l’énergie éolienne? Un tel montant aurait permis de produire suffisamment d’électricité propre pour alimenter plus de 122 millions de VZE, comme je l’estimais en 2018 dans un article publié dans The Guardian, ce qui représente presque le double du nombre de véhicules présentement alimentés par le pétrole extrait des sables bitumineux. Sans compter les avantages secondaires de ne pas avoir créé de lacs remplis de déchets toxiques, de ne pas avoir décimé les forêts de l’Alberta et de la Saskatchewan, ou de ne pas avoir potentiellement engrangé 260 milliards de dollars en coûts de dépollution. Et tous ces VZE sur nos routes ne produiraient ni CO2 ni pollution atmosphérique.

Cet article du Gardian ne s’appuyait sur aucun reportage ou aucune étude puisqu’il semble que personne auparavant n’avait jugé bon de poser cette question.

Puisque le journalisme « habituel » n’est plus une option, nous devons trouver de nouvelles sources d’information, de savoir et d’expertise. Nous ne nous sortirons pas de ce pétrin en discutant avec les mêmes personnes qui nous y ont plongés, pour paraphraser Albert Einstein.


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Nous devons élargir notre réseau afin de repérer et interroger des sources et des experts de tout âge et issus de tous les secteurs. Il est sage, en terrain inconnu, de solliciter l’aide des citoyens locaux pour nous orienter, et particulièrement des jeunes et des personnes autochtones.

Au Canada, l’inéluctable problème lié au carbone, et que personne ne veut aborder, est sans conteste celui de l’industrie pétrolière et gazière — notre source la plus importante d’émissions et dont la croissance est la plus rapide. Pendant très longtemps, il était très rare qu’on entende ce simple mot qui commence par « c » dans le contexte d’un reportage sur l’industrie de l’énergie. Les choses ont certes changé, mais trop souvent, le terme « climat » n’est mentionné que de manière superficielle. Il est tout de même encore très rare que la couverture d’un nouveau projet énergétique, tel que cet investissement de 20 milliards de dollars dans une entreprise d’exploitation de sables bitumineux, proposé par Teck Resources, soit adéquatement inscrite dans notre contexte d’urgence climatique. Situé tout près du Parc national Wood Buffalo, le projet de Teck Resources pourrait au final produire 260 000 barils de bitume chaque jour, ajoutant des millions de tonnes de CO2 à notre atmosphère.

Nous devrions être choqués que quiconque cherche à investir son argent dans un tel projet et il ne fait aucun doute que des banques et des fonds d’investissement canadiens y sont mêlés. Ceux-ci devraient être démasqués par les médias pour que les Canadiens et Canadiennes puissent être informés de la mauvaise gestion de leurs épargnes.

À l’heure actuelle, l’état de l’urgence climatique est tel que ce ne sont plus seulement les projets énergétiques qui doivent être abordés du point de vue du climat, mais pratiquement tout ce qui peut faire l’objet d’un reportage. En omettant d’informer le public de la menace que constituent les changements climatiques, les médias canadiens se sont rendus complices de cette catastrophe. Il faut maintenant que nous acceptions de jouer un nouveau rôle : nous devons d’une part aider les Canadiens et les Canadiennes à comprendre les changements radicaux qui sont nécessaires et, d’autre part, dire la vérité et résister à ceux qui voudraient nous garder sur le chemin suicidaire des habitudes quotidiennes.

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