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Récits autochtones – il est temps que les médias répondent à une norme supérieure

Récits autochtones – il est temps que les médias répondent à une norme supérieure

Écrit par
Jolene Banning
le
15 janvier 2019

La chroniqueuse de CBC Radio One Jolene Banning croit que les médias et les journalistes devraient être tenus de répondre à une norme supérieure d’inclusion de récits autochtones au sein des histoires racontées.

Récits autochtones – il est temps que les médias répondent à une norme supérieure

Photo: Mark Bossingham, CC

Dans les médias, un nombre effarants de récits autochtones mettent l’accent sur des enjeux négatifs : la dépendance et le suicide, la pauvreté, l’itinérance. Ces histoires nous dépeignent comme des moins que rien qui aurions couru à notre perte. Il y a des Indiens, et ils ont des problèmes – c’est ce discours qui est relayé. Et quand des histoires positives sont racontées, comme les réussites et l’activisme de l’artiste michif Christi Belcourt, ou de l’auteure primée Tanya Talaga, elles se contentent habituellement de mettre en lumière les histoires d’assimilation réussies qui concordent avec les valeurs et la culture blanche.

Le Canada est autochtone; nous vivons tous sur des terres autochtones. Et notre apport doit être reconnu; nos histoires méritent d’être racontées.

Pour y parvenir, un moyen serait que les journalistes connaissent l’histoire de notre nation, et qu’ils fassent l’effort de l’intégrer aux histoires qu’ils couvrent. Les grands médias, particulièrement ceux qui reçoivent des fonds du gouvernement canadien, devraient être tenus de répondre à une norme supérieure.

En général, quand je lis un article, ou quand j’entends un topo qui traite de questions autochtones tout en ignorant nos accomplissements, alors j’ignore à mon tour le reportage et le journaliste. Vite fait, bien fait, je décide, à qui j’accorde mon attention afin de protéger mon esprit et ma raison. Après des années de colonialisme, alors que notre culture, notre territoire et notre langue nous ont été enlevés, je préfère vouer mon énergie à m’instruire sur mon peuple et ma culture. Je n’ai pas le temps d’écouter les histoires qui nous ignorent ou qui nous effacent carrément.

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Il y a quelques années, j’ai lu un reportage sur le site de CBC sur une nouvelle compagnie de sirop d’érable qui faisait son entrée sur le marché à Thunder Bay. L’article citait les propos du propriétaire la compagnie, Sean Murray, de la manière suivante (traduction de l’anglais) « Wow! C’est plutôt rare dans le coin… Je me demande si ce sont les mêmes érables que les gens du Québec et de l’île St-Joseph utilisent pour le faire du sirop d’érable » et que les érables étaient « pratiquement inconnus » dans la région.

J’étais fâchée. Je me demandais pourquoi le journaliste n’avait pas fait ses devoirs et salué les Anishinaabek du territoire où poussent ces érables : les Anishinaabek du nord du Minnesota et ceux du nord-ouest de l’Ontario fabriquent du sirop d’érable depuis la nuit des temps.

Le Dr Damien Lee de la Première nation de Fort William a retracé des preuves d’acériculture à Fort William remontant au moins à 1827. En tenant compte de la maturité qu’un arbre doit atteindre avant qu’il puisse être entaillé, il est évidant que ces érables existaient bien avant. «Le colonialisme opère par l’oubli du passé, en particulier des Autochtones» raconte Lee, qui se souvient tendrement d’avoir entaillé des érables sur le Mont McKay avec sa famille lorsqu’il était petit. C’est comme si les peuples autochtones « n’existaient pas ou n’avaient aucune connaissance. Le récit devient une question de blanchitude, quelque chose de nouveau qu’ils [les Non-Autochtones] viennent de découvrir. »

Il y a des peuples autochtones à l’Île de la Tortue qui ont acquis une expertise des sucres, mais aussi de la langue, des cérémonies, de l’art, de la santé et de la science. Nous haussons nos voix dans l’espoir de perturber le déséquilibre du pouvoir. Les médias devraient se montrer attentifs.

Les grands médias, particulièrement ceux qui reçoivent des fonds du gouvernement canadien, devraient être tenus de répondre à une norme supérieure.

Cet été, j’écoutais un épisode de Out in the Open sur les ondes de CBC qui portait sur les familles modernes et qui mettait de l’avant une « nouvelle version » du modèle familial : revenir à sa banlieue, habiter à quelques pâtés de maisons de maman et papa, avoir accès à un grand soutien à proximité. La journaliste, Christine Birak, y parlait du recours à la famille comme réseau de proches aidants pour prendre soin des enfants, de soupers en famille dans la cour, d’enfants qui jouent et grandissent ensemble. Elle en parlait comme d’un retour à l’idée qu’il faut un village pour élever un enfant – le célèbre proverbe africain, titre du livre de l’ancienne première dame Hillary Rodham Clinton.

Les pratiques traditionnelles de gardiennage et de parentalité des Anishinaabeks incluent également le village. Je me souviens, jeune enfant, d’avoir regardé mon grand-papa et mon oncle aller dans la forêt, ramasser des arbres pour construire la première maison de mon oncle. Pendant ce temps, j’avais mes propres tâches. Ma grand-maman m’avait donné un bol à remplir de bleuets qu’elle utiliserait ensuite pour faire des crêpes et des banniques. Mais, ce n’était pas ma seule tâche. Je devais aussi rapporter de l’eau de la rivière, couper et corder du bois, aider à la hauteur de mes moyens. Nous avons travaillé du lever au coucher du soleil, dans l’ordre commandé par Dame Nature, en accomplissant des tâches différentes au gré des saisons. Quand les chasses étaient fructueuses, nous partagions le butin avec la communauté, la famille et les amis. Quand les temps étaient difficiles, nous pouvions compter sur les autres.

Nos pratiques traditionnelles auraient facilement pu être insérées dans l’épisode en question, mais elles ne l’étaient pas. Et la rédaction n’a pas tenu la journaliste responsable de connaître les pratiques autochtones – l’histoire du Canada.

En 2016, l’attention des médias s’est tournée vers Gord Downie et son projet Secret Path qui raconte l’histoire de Charlie Wenjack, un jeune garçon Anishinaabe qui s’est enfui du pensionnat et qui est mort d’exposition aux conditions climatiques. Aux yeux de Downie, il s’agissait de son projet patrimonial, celui pour lequel on se souviendrait de lui. Downie disait avoir entendu parler de Wenjack pour la première fois en 2012, en écoutant le documentaire de CBC “Dying For An Education,” dans lequel la journaliste citait un article Maclean’s de 1967.

L’article a servi d’inspiration à Downie pour sa poésie, qu’il a ensuite utilisée pour produire un album et d’autres productions médiatiques. En entrevue, il a dit que c’était la meilleure chose qu’il ait jamais faite et que son cœur s’en portait mieux. Partout au pays, Downie est porté aux nues pour avoir mis de l’avant l’affaire Wenjack et pour avoir exposé la vérité qu’au Canada “nous avons toujours été dressés à ignorer.”

Mais, qu’en est-il de l’artiste mi'kmaq Willie Dunn qui a écrit une chanson sur Charlie Wenjack en 1970? Dunn était un chanteur, un compositeur, un poète et un activiste. Sa création artistique, qui présentait souvent les réalités des personnes autochtones, lui a valu sept prix internationaux et a mené à son intronisation à la Marche d’honneur Autochtone. Pourtant, dans les articles sur Downie et sur Secret Path Dunn ne recevais jamais de reconnaissance ou de crédit pour sa participation à faire connaître l’histoire de Wenjack. L’histoire retenue est celle d’un musicien blanc qui a mis de l’avant les problématiques des pensionnats.

Combien d’autres voix autochtones ont également été réduites au silence, ou remplacées par de la blanchitude, tant au Canada que partout dans le monde?

Combien d’autres voix autochtones ont également été réduites au silence, ou remplacées par de la blanchitude?

Il y a trois cent cinq tribus distinctes au Brésil dont l’existence n’était même pas mentionnée dans un éditorial récent sur la nouvelle présidence de Bolsonaro. Dans l’éditorial de CBC “What a far-right Bolsonaro presidency in Brazil means for Canadian business,” le journaliste n’a jamais inclus leurs voix, leurs préoccupations, leur point de vue. En contre-point, un article du Guardian traitant du même sujet - Bolsonaro’s election is catastrophic news for Brazil’s indigenous tribes – a su inclure les voix des peuples originaires du Brésil.

À ce jour, plusieurs tribus du Brésil sont menacées de génocide; Bolsonaro a dit que, s’il devenait président, il n’y aurait pas un centimètre de territoire autochtone de plus. Le reportage de CBC ne parlait que de développement économique et « d’opportunités » sans jamais s’intéresser aux répercussions sur les peuples autochtones du pays.

Ces histoires et plusieurs autres effacent les peuples autochtones du récit. Nous sommes manquants, et pourtant nous ne manquons à personne.

CBC/Radio-Canada est l’un des médias auxquels les Canadiens font le plus confiance. Si les histoires des autochtones ne sont pas reflétées dans sa couverture, il semble peu probable qu’elles soient reflétées ailleurs.

Et si les journalistes donnaient aux peuples autochtones le crédit qui leur revient pour tout ce que nous avons accompli et qui a façonné le Canada? Et si les journalistes étaient tenus par leurs rédactions d’approfondir leur recherche, d’être éduqués sur l’histoire du Canada, de faire les corrélations sur comment certains grands enjeux et situations affectent les peuples autochtones, à la fois ici et ailleurs? Et si les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation portant sur les médias et la réconciliation étaient appliqués diligemment, que les journalistes étaient informés et qu’ils éduquaient le public canadien sur les peuples autochtones, l’histoire et l’héritage des pensionnats, les traités et la relation à la couronne?

Les autochtones trouveraient alors une place au sein des récits qui sont racontés. Peut-être que les Canadiens auraient une meilleure compréhension de notre culture, de notre politique, de nous. Peut-être serions nous finalement traités comme des égaux, avec respect. Peut-être serions nous vus comme des humains et non seulement des stéréotypes, des fardeaux pour le système fiscal.

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