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Retour sur le fiasco des festivités de la Fierté à Hamilton

Retour sur le fiasco des festivités de la Fierté à Hamilton

Écrit par
Steacy Easton
le
03 septembre 2019

Steacy Easton se penche sur ce qui s’est passé lorsque des Gilets jaunes et des évangélistes se sont attaqués à des militants de la communauté LGBTQ durant les festivités de la Fierté à Hamilton et en quoi la communication par réseaux sociaux a réussi là où la police et l’hôtel de ville ont échoué.

Retour sur le fiasco des festivités de la Fierté à Hamilton

Des protestataires, dont certains associés au mouvement des « gilets jaunes » canadiens, sont entrés en conflit avec des activistes LGBTQ aux festivités de la Fierté de Hamilton. Photos : Treacy Easton.

Au cours de la dernière année, des personnes disant faire partie des « Gilets jaunes » se sont réunies à maintes reprises devant l’hôtel de ville d’Hamilton pour hurler, brandir des pancartes, se plaindre des politiques progressistes et ressasser des idées de complots gouvernementaux. Leur nom de Gilets jaunes est emprunté au mouvement européen du même nom et dont les revendications sont toutes aussi confuses, mélangeant des plaintes sur une supposée privation de droits économiques ainsi qu’un profond délire de persécution. Ce genre de mouvement problématique est également présent aux États-Unis – il s’observe notamment dans la paranoïa complètement déjantée de l’émission Infowars, animée par Alex Jones, ainsi que chez la candidate démocrate Marianne Williamson et ses platitudes « nouvel âge ». Le monde politique a toujours dû composer avec son lot de balivernes, mais il semble que la situation soit maintenant différente.

Si les protestataires de Hamilton n’avaient jusqu’alors jamais dépassé les limites de l’hôtel de ville, en France, les Gilets jaunes ont presque réussi à immobiliser l’ensemble du pays. Rapide et souple, la communication entre les membres se faisait au moyen de groupes Facebook, de messages directs sur Twitter et de textos, et était donc très efficace contre la police. Et bien qu’étant complètement ouvert au public, le réseau communicationnel des Gilets jaunes était aussi extrêmement adaptable.

Cette adaptabilité rappelait en quelque sorte la phrase célèbre de McLuhan, « le message, c’est le médium », puisque le caractère profondément agile de cette forme de communication signifiait que les messages pouvaient aisément être compris; on pouvait très bien saisir au passage un élément de la conversation, ne conserver que le nécessaire et laisser tomber tout le reste. Les gens se rassemblaient ainsi par petits groupes, des groupes dont la cohésion ne dépendait pas d’un récit central et qui n’étaient jamais occupés par la véracité des faits présentés. Ce qui importait, en fait, était l’adhésion aux normes de groupe, selon des principes de loyauté (à une personne ou à un organisme) qui refusaient la stabilité.

Les extrémistes, et plus particulièrement les fascistes, cherchent à créer ou à faire partie des réseaux qui refusent d’adhérer à un quelconque objectif institutionnel.

Voilà un problème qui s’observe autant à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche : la pratique d’un renforcement des objectifs idéologiques qui ne s’occupe jamais de comprendre la totalité de l’information à sa disposition. Ce problème s’avère toutefois plus marqué à l’extrême droite, puisque de ce côté, l’expérience vécue par les personnes marginalisées n’est jamais prise en compte. Malgré le fait que les groupes d’extrême droite prétendent que leurs objectifs politiques s’appuient sur des faits clairs et simples, il semble en fait que ce soient les émotions qui dictent leur conduite, spécifiquement un sentiment obnubilant de perte. Les Gilets jaunes, de la même façon, ont mis sur pied un mouvement dépourvu de véritables principes. Les extrémistes, et plus particulièrement les fascistes, cherchent à créer ou à faire partie de réseaux qui refusent d’adhérer à un quelconque objectif institutionnel. Si au préalable les mouvements fascistes avaient pour mission de s’approprier les structures de l’État dont ils s’étaient emparés, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il n’est plus question de bâtir quoi que ce soit sur sa charpente.

L’histoire de la France est truffée de manifestations, de grèves et d’actions directes. Les Gilets jaunes français ont d’ailleurs exprimé le désir de s’inscrire dans la continuité des événements de Mai 68, mais leur mouvement n’a jamais été occupé par des questions égalitaires et n’a pas non plus fait montre d’un véritable potentiel humaniste, comme c’était le cas en 1968. Dans les débuts du mouvement, on cherchait avant tout à faire baisser le prix de l’essence et à faire construire des infrastructures routières plus efficaces entre les centres urbains et les communautés rurales. La plupart des manifestants radicaux français des années 1960 ont en fait abandonné leurs idéaux révolutionnaires et plusieurs d’entre eux sont devenus réactionnaires, notamment à l’égard des nouveaux immigrants. Les manifestations des Gilets jaunes en France empruntent donc à l’esthétique et à la construction médiatique de mai 1968, mais leurs affiliations politiques se situent à complètement l’opposé. Semblablement, si dans la forme les manifestations qui ont eu lieu devant l’hôtel de ville d’Hamilton ressemblent à celles de mai 1968, leur contenu s’en éloigne de beaucoup. Le rapport entre le contenu et la forme est ici infiniment malléable.

C’est avant tout l’islamophobie qui a occupé les Gilets jaunes d’Hamilton. Mutation d’une mutation, ce mouvement est apparu tel un vide informe, cherchant à s’approprier les tactiques et les couleurs des manifestations françaises, sans être capable de voir au-delà de son cercle limité. Les revendications des manifestants passent ainsi du raisonnable (les politiques économiques de Trudeau isolent les gens issus de la classe populaire) à l’extrêmement et dangereusement erroné (déni des changements climatiques), et du ridiculement nostalgique (souhaiter le retour des géants de l’acier) au complètement faux et injurieux (les colons se font cambrioler par les Autochtones). On le voit, leur message est au mieux confus et leur présence est souvent perturbante.

Le 15 juin, les protestataires ont délaissé l’hôtel de ville d’Hamilton pour se rendre au Gage Park (dans l’est de la ville), où avaient lieu les festivités annuelles de la Fierté. Au cours des dernières années, les festivités de la Fierté de Hamilton ont été perturbées à plusieurs reprises par un groupe d’évangélistes américains se servant de porte-voix et d’immenses bannières pour humilier les membres des minorités sexuelles. Au fil des années, ce groupe a d’ailleurs adopté un parcours qui lui permet d’être présent pour la plupart des festivals de la Fierté du sud de l’Ontario. Aux États-Unis, les églises évangéliques amassent des fonds qui sont destinés à soutenir les activités de cette caravane, et le lien entre ces deux entités est très similaire à celui qui existe entre les Gilets jaunes et le groupe Ontario Proud, un organisme financé en grande partie par des compagnies de développement immobilier et de construction.

L’adhésion des Gilets jaunes à la cause des évangélistes s’est établie à partir d’une croyance commune selon laquelle les personnes trans seraient responsables de la chute de la civilisation occidentale. En outre, le festival de la Fierté d’Hamilton regroupait plusieurs personnes LGBTQ aux politiques plus ou moins radicales, ainsi que des familles et des personnes de la communauté cherchant simplement à célébrer entre amis et la rencontre entre ces deux pôles radicalement opposés du spectre politique fût explosive. À un certain moment, un groupe de militants LGBTQ a encerclé les évangélistes ainsi que les Gilets jaunes afin de bloquer la transmission de leur message à l’aide d’un rideau noir. Les évangélistes et les Gilets jaunes, qui jusqu’alors n’avaient fait que hurler leurs slogans, se sont mis à attaquer leurs opposants et l’un d’entre eux (un suprémaciste blanc) s’est même servi de son casque pour tenter de blesser les gens autour de lui. La police était présente, mais a refusé d’intervenir – en raison du fait, a-t-on expliqué plus tard, que le festival avait interdit à la police de recruter des membres –, préférant observer passivement le chaos se déployer. Heureusement, aucun des participants n’a subi de blessure grave.

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Les attaques furent filmées par des militants à l’aide des caméras de leurs téléphones mobiles et les images ont ensuite été transmises par le biais de réseaux privés et des médias sociaux. Sur Facebook, des publications, des messages privés et des messages de groupe ont réclamé davantage de preuves et d’images vidéo des événements, tout comme le faisaient également des journalistes du Hamilton Spectator et des représentants de la police. Or, ne transigeant pas dans les mêmes réseaux que les membres de la gauche, la police et le Spectator ont plutôt choisi d’enquêter sur les militants queers présents au festival de la Fierté. Et si l’extrême droite n’est pas complètement absente de leurs reportages, il est difficile d’ignorer que la gauche et la droite ont été couvertes inégalement. Le fait que ce sont les militants queers qui furent arrêtés en premier reflète d’ailleurs le lien qui unit les médias, le gouvernement local et les forces de l’ordre.

Les réactions qui ont suivi la bousculade du festival de la Fierté ont montré que les autorités locales et les médias n’ont pas les outils nécessaires pour gérer le genre de chaos généré par les mouvements fascistes ou même les réponses de leurs opposants.

À la suite des événements, certains militants de la gauche ont expliqué que les enregistrements vidéo qu’ils recherchaient devaient servir d’une part à documenter l’attitude désinvolte de la police, et d’autre part, dans le cadre de leur défense, à prouver que certains des militants arrêtés ne s’étaient jamais présentés sur le lieu des festivités. Le fait les événements ont dû être filmés, les enregistrements rassemblés et présentés de manière stratégique pour que l’expérience des militants de gauche soit considérée comme crédible laissait supposer qu’un glissement idéologique avait eu lieu, et ce que celui-ci n’était pas seulement local.

Les réactions qui ont suivi la bousculade du festival de la Fierté ont montré que les autorités locales, les médias radiodiffusés et les journaux quotidiens n’ont pas les outils nécessaires pour gérer le genre de chaos généré par les mouvements fascistes ou même les réponses de leurs opposants.

Plusieurs semaines ont passé avant que la police ne se décide à procéder aux arrestations des Gilets jaunes et des évangélistes – qui auraient très bien pu être arrêtés pour avoir incité des émeutes, pour avoir tenu un discours haineux, pour avoir proféré des menaces ou même pour voie de fait –, alors qu’elle n’a pas hésité à immédiatement arrêter des militants trans, dont l’un d’entre eux qui s’était prononcé contre les forces de l’ordre lors d’un rassemblement public. Si certaines des interventions visant à critiquer la police se sont avérées excessives et à la limite de l’acceptable, elles n’ont toutefois jamais atteint la violence des appels à la dissolution des minorités racisées, sexuelles ou de genre, proférés par les évangélistes et les Gilets jaunes. Quelques-uns des militants de l’extrême droite furent finalement arrêtés; l’un d’entre eux, un suprémaciste blanc, fut libéré à la condition de demeurer auprès de la personne qui avait payé sa caution.

Le maire d’Hamilton, Fred Eisenberger, n’a pas pris au sérieux la menace des Gilets jaunes avant que ceux-ci ne se présentent au festival de la Fierté, et même alors, Eisenberger a fait porter le blâme de la violence aux deux camps. Le maire a ensuite retardé le début de l’enquête officielle et choisi comme représentant de la communauté LGBTQ un ancien chroniqueur qui avait été candidat pour le parti libéral aux dernières élections provinciales ainsi qu’un employé de longue date d’une agence de service. Il était donc très peu probable que l’enquête prenne en compte l’expérience de ceux qui ont eux-mêmes été clients d’une agence de service. Au final, l’un des deux représentants a choisi d’abandonner l’enquête.

Eisenberger s’efforce de faire d’Hamilton une ville sans danger pour les gais et les lesbiennes, mais seulement pour ceux et celles qui adhèrent à la sécurité de l’État. Les Gilets jaunes n’ont rien à faire de la protection des personnes allosexuelles et ne cherchent pas à imposer de récit particulier : leurs discours sont chaotiques et destructeurs, et si les réponses à ces discours peuvent également considérés comme tel, ce n’est absolument pas le cas.

Il ne s’agit pas d’affirmer que les médias penchent trop vers la droite, bien que je soupçonne que cela soit vrai. Le problème réside plutôt dans l’incapacité des médias à prendre au sérieux les changements démographiques qui ont eu lieu à Hamilton, ce qui est en partie causé par les sommes importantes investies dans la ville par des promoteurs de Toronto : le fait de rendre compte de ces transformations donnerait lieu à une prise de conscience trop importante du problème immobilier à Hamilton. L’hôtel de ville d’Eisenberger dépend d’ailleurs aussi des capitaux provenant de ces investissements torontois. L’ancien mode de vie que cherchent à préserver les Gilets jaunes n’est donc pas sans rappeler ce désir de maintenir l’homogénéité des médias traditionnels. La sphère médiatique tient compte des réalités des gais et des lesbiennes qui font eux-mêmes partie des médias ou de la classe politique et s’occupe autant des militants de l’extrême droite lorsque leurs intérêts se recoupent. Elle refuse également d’accorder la parole à ceux qui ne partagent pas ses intérêts ou qui sont trop marginalisés pour avoir accès à ses plateformes.

La menace provient de l’efficacité avec laquelle les plus jeunes générations font usage des nouveaux médias que ceux et celles qui appartiennent au courant médiatique dominant peinent à maîtriser. La gestion maladroite du fiasco des festivités de la Fierté par Eisenberger peut ainsi plus largement être vue comme un avertissement à tous ceux et celles qui voudraient que les médias publics saisissent autant le médium que le message.

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