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Révolution intérieure? L’organisation du pouvoir des salles de rédaction et l’épreuve de la diversité

Révolution intérieure? L’organisation du pouvoir des salles de rédaction et l’épreuve de la diversité

Écrit par
Celia Sankar
le
30 avril 2019

If traditional media organizations are going to thrive in an era in which they don’t have a monopoly on access to the masses, they will have to figure out how to share the power to decide what is news and how it should be covered.

Révolution intérieure? L’organisation du pouvoir des salles de rédaction et l’épreuve de la diversité

Photo: Andy Piper

Lors des élections de 2018 à Vancouver, les femmes représentaient 45% du scrutin. Elles ont décroché huit des dix sièges disponibles. Il s’agit d’une percée remarquable pour la diversité des genres.

Cependant, en ce qui concerne la diversité ethnique, les résultats n’ont pas concordé avec les données démographiques. Les minorités visibles, dont la vaste majorité sont asiatiques, constituent près de la moitié (48%) de la population de Vancouver. Un peu plus du tiers des candidats n’étaient pas caucasiens, pourtant une seule personne de minorité visible (qui n’est pas asiatique) a été élue au nouveau conseil.

Deux jours après le vote, Sunny Dhillon, qui comptait dix ans d’expérience au Globe and Mail, a entrepris la rédaction d’une analyse qui lui avait été confiée. Lors de la réunion éditoriale, il avait cru comprendre que, bien que la diversité des genres soit abordée, l’article devait porter sur la composition ethnique du nouveau conseil.

Il a passé la journée à interviewer des candidats issus des minorités visibles au sujet du racisme auquel ils avaient été confrontés durant et avant la campagne. Mais, il raconte qu’au moment de déposer son article, son chef de bureau lui a demandé de plutôt se concentrer sur la perspective du genre.

Dhillon, qui est d’origine sud-asiatique, affirme avoir exprimé son désaccord à son chef de bureau : « dans une ville dont 45% de la population est d’origine asiatique, pas une seule personne issue de cette communauté ne siégeait au conseil municipal. Il semblait plus à propos de parler des personnes qui ne sont pas représentées que de celles qui l’étaient. J’avais l’impression que nous faisions un choix qui étoufferait les voix des personnes de couleur. »

Dans un article où il expliquait pourquoi cet échange l’avait amené à démissionner le lendemain matin, Dhillon écrivait « La chef de bureau m’a dit que ce que je pensais n’avait pas d’importance. La salle de rédaction, a-t-elle dit, n’était “pas une démocratie. ” » Les discussions sur la démocratie et les médias tournent généralement autour du rôle joué par l'industrie pour tenir la population informée afin de l'aider à décider comment et qui devrait la gouverner, et pour permettre aux citoyens d'exprimer leurs opinions aux pouvoirs en place et à leurs pairs.

Toutefois, comme en témoigne l'incident rapporté par Dhillon, la démocratie dans les salles de rédaction est également préoccupante. Lorsqu'il s’agit de la façon dont les médias couvrent les communautés qui ne font pas partie du courant dominant actuel, la question est particulièrement vexante.

Et les organismes de presse y seront confrontés alors que la main-d'œuvre du Canada se diversifiera et remettra en question le statu quo. Le choix entre une structure hiérarchique rigide ou une approche plus consensuelle dans la prise de décision éditoriale pourrait déterminer la mesure de leur réussite dans un marché semé d’embûches.

Il y a vingt ans, dès ma première journée à l'école de journalisme, j'ai dû réfléchir à la structure du pouvoir des salles de rédaction. Le professeur a distribué les journaux nationaux du jour et nous a demandé de partir de nos observations afin d’expliquer ce qui constitue une « nouvelle ».

Certains ont parlé d’informations sur un événement récent qui se serait produit pour la première fois ou qui serait inhabituel. D'autres ont laissé entendre que l'événement devait pouvoir être décrit par des superlatifs ou avoir un effet marqué, surtout s'il touchait de nombreuses personnes.

Après de longues discussions sur les réalités du travail journalistique, nous fûmes nombreux à conclure que les « nouvelles » diffusées étaient ce que les détenteurs de pouvoir d’une organisation de presse – le rédacteur en chef, l'éditeur, le propriétaire –décidaient qu'il fallait couvrir au jour donné.

Ce modèle autocratique est à l'origine de plusieurs frustrations ressenties par de nombreux travailleurs non caucasiens des médias du Canada.

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Depuis longtemps, les commentateurs remarquent que le travail des médias canadiens en frais de diversité est loin d’être spectaculaire. Le quotidien montréalais La Presse semblait aveugle à cette réalité interne jusqu'à ce qu'il publie une photo de l'ensemble de son organisation en décembre 2016. Les critiques n'ont pas tardé à souligner que l’équipe de rédaction de 250 personnes ne comptait aucun non-blanc.

« Beaucoup de nos articles font la promotion de l’inclusion » a dit un cadre du journal de 134 ans « mais lorsque les gens ont vu la photo, ils nous l’ont remise sous le nez. »

Le journal, maintenant publié uniquement sous forme numérique, a réagi rapidement. Il a établi quatre postes d’internes pour des autochtones et des minorités visibles. Il s’est prévalu de nouvelles sources de recrutement. Au moins une personne issue de ce groupe écrit toujours pour La Presse à ce jour.

En 1994, et encore en 2004, le professeur de journalisme de Ryerson John Miller a dévoilé des études sur la composition ethnique du personnel des quotidiens canadiens. Il a constaté que les Autochtones et les minorités visibles y étaient sous-représentés. Aujourd’hui à la retraite, Miller déplorait en 2016 l’absence de suivi sur la diversité à l’échelle nationale. Il n’était pas optimiste quant à l’évolution de ces chiffres : « Les rares indices suggèrent que 97 pour cent des gens qui recueillent nos nouvelles sont blancs. Rien n’a changé depuis 15 ans. »

En effet, à Toronto, où se concentrent les plus grandes entreprises médiatiques canadiennes, le portrait du sommet n’est guère encourageant pour quiconque croit que la diversité est nécessaire au sein d’une industrie qui détient le pouvoir d’établir les priorités publiques et de façonner notre identité nationale.

En 2010, un sondage des organismes de nouvelles torontois mené par l’école de gestion Ted Rogers à Ryerson a trouvé que seulement 4,8% des postes de rédacteurs, de réalisateur, de cadres supérieurs ou administrateurs de société étaient occupés par des minorités visibles. Et ceci dans un pays dont le quart de la population n’est pas caucasien (avec 19,1% de minorités visibles et 4,9% d’Autochtones). Pourquoi le progrès se fait-il tant attendre ?

Andree Lau, rédactrice-en-chef de HuffPost Canada, l’une des rares non-caucasiennes occupant un poste de pouvoir, y voit deux raisons. Les journalistes de couleur ne voient pas assez de changement, ou de changement suffisamment rapide, « et ils se découragent. Ces très talentueux sont ceux-là mêmes dont nous avons besoin pour passer à l’étape suivante, et ils finissent par s’en aller. Aussi, il y a beaucoup de gens incrustés au sein des médias canadiens qui n’engagent que ceux qu’ils connaissent et avec qui ils sont à l’aise. »

Pour plusieurs, cela mène au désespoir qu’exprimait Dhillon quant à sa capacité d’exposer les questions qui préoccupent les communautés ethniques diversifiées. Et parfois, quand de tels reportages sont planifiés, la situation ne s’améliore pas beaucoup.

Selon un journaliste, « Les affectations ethniques venaient avec des préjugés et des présomptions déplacés et erronés qu’on s’attendait à ce que j’assume pour créer mon reportage. Je refusais et j’expliquais pourquoi l’hypothèse du rédacteur n’était pas fondée et pouvait même nuire, mais ça tombait dans l’oreille d’un sourd et le rédacteur finissait par donner l’affectation à une autre journaliste. »

Lorsque l’on rejette une proposition de reportage visant les défis auxquels les communautés ethniques font face, c’est fort probablement parce que les rédacteurs caucasiens ne croient pas à l’importance du sujet, ni à son attrait pour le public.

Auparavant, lorsque les organismes médiatiques avaient le monopole des communications de masse, il n’y avait aucun moyen de vérifier cette hypothèse.

Mais aujourd’hui, la technologie ayant démocratisé la dissémination de l’information, n’importe qui disposant d’un téléphone intelligent et d’un compte de médias sociaux peut assumer le rôle traditionnel des médias, tendre un miroir à la société.

Donc, sans rédacteur contrôlant pour refuser leurs idées, les citoyens se sont empressés de télécharger des vidéos de l’arrestation d’hommes afro-américains arrêtés simplement parce qu’ils se sont assis dans un Starbucks pour attendre un ami; d’une femme dans un restaurant Denny’s en Alberta disant à un groupe d’hommes qui parlent leur langue (le dari persan) qu’ils ne sont « pas Canadiens »; et de gens de diverses provenances ethniques qui se font harceler par des caucasiens dans une épicerie de London, au terminus de traversier à Toronto, et dans un Walmart à Hamilton.

Toutes ces vidéos sont devenues virales, ce qui suggère que ces histoires intéressent le public. Toutes ont été reprises par les médias traditionnels au Canada. Toutes ont eu un impact, ainsi que plusieurs autres qui ont émergé dernièrement. Des accusations ont été portées. Des gens ont été renvoyés. Des politiques institutionnelles ont été révisées. On a discuté des relations raciales dans les médias, oui, mais aussi dans les foyers, les écoles, les lieux de travail et dans la rue.

C’est le genre d’impact dont les journalistes rêvent. Et avec leurs aptitudes pour rajouter du contexte, analyser, recourir aux opinions d’experts et explorer une gamme de solutions, les journalistes non-caucasiens savent qu’ils sont en mesure d’enrichir profondément la discussion sur la race, la diversité et l’inclusion.

Ah, mais juste pour contourner ces contrôleurs…

Il y a des indices que les tendances démographiques, ainsi que la remise en question du modèle d’affaires traditionnels des médias, leur dépendance à la publicité, sont en train d’engendrer un réexamen des pratiques historiques de prise de décision dans les salles de nouvelles.

Il y a deux ans, Radio-Canada/CBC a créé des groupes de ressources d’employés qui réunissent le personnel d’origines similaires (par exemple, minorités visibles, autochtones, personnes handicapées). Le diffuseur dit que cette initiative leur donne un rôle dans la forme de ses reportages.

« Ses groupes aident à informer le développement du contenu, selon Sandra Porteous, directrice de l’engagement et de l’inclusion chez CBC. Ils peuvent agir comme groupes de discussion internes, ce qui aide nos gens affectés à la grille à créer des contenus améliorés et plus pertinents. »

Chez nos voisins du sud, le New York Times s’est lassé de perdre des revenus publicitaires au profit des médias sociaux et a cesser de se fier à la publicité pour financer sa publication imprimée. Ainsi, il n’est plus nécessaire de personnaliser sa production pour les ménages majoritairement caucasiens si prisés par les annonceurs.

En 2017, le Times a généré un milliard de dollars US des abonnements, soit 60 pour cent de ses revenus. Il s’est donné beaucoup de peine pour démontrer à son lectorat diversifié de 3,8 millions abonnés surtout numériques, une grande diversité de perspectives et pour couvrir les questions raciales de manière plus exhaustive.

Dean Baquet, le premier rédacteur-en-chef afro-américain du journal de 167 ans, a créé une équipe consacrée à la couverture raciale, ce qui laisse présager la façon dont le Times envisage la restructuration de sa salle de nouvelles. Il a créé un noyau de six journalistes, soutenus de six autres, dans les services de la salle de presse tels que le national, le métropolitain, les sports et la culture. Ils accueillent les idées de partout dans l’organisation, et conçoivent et développent des reportages traitant de la question raciale.

Selon Baquet : « La salle de nouvelles que j’envisage dira oui aux nouvelles idées, aux nouvelles histoires à couvrir, aux nouvelles façons de les raconter, sans être entravée par la bureaucratie que nous avons créée au fil des générations. »

Il s’agit peut-être de petits pas vers un style décisionnaire plus collaboratif de production médiatique. Pourtant, les signes indiquent qu’il n’y aura de retour possible. Les salles de nouvelles devront même accélérer le rythme du changement alors qu’elles révolutionnent leur fonctionnement.

D’ici l’année 2036, les non-caucasiens constitueront jusqu’à 70% de la main-d’œuvre à Toronto et 66% à Vancouver, deux des plus grands marchés médiatiques canadiens. La composante dominante de la main-d’œuvre et des clients potentiels sera renversée.

Dix ans avant cela, la génération Y (les gens nées entre 1980 et 1995) formeront 75% de la main-d’œuvre mondiale, selon un rapport du Deloitte University Leadership Center for Inclusion.

Contrairement aux générations précédentes, ils auront grandi en interaction avec toutes sortes de personnes. Donc, pour eux, la diversité et l’inclusion ne se résument pas à ressembler de variété d’individus dans la même salle; il s’agit plutôt de créer une « diversité cognitive » selon le rapport Deloitte. Il s’agit de créer des liens entre les personnes, de former des équipes au sein desquelles tout le monde a son mot à dire, et de profiter d’une variété de perspectives pour renforcer l’impact de l’entreprise.

Plus que les générations précédentes, les gens de la génération Y quittent leurs emplois s’ils ne sont pas satisfaits de l’environnement de travail – un phénomène qui a déjà couté environ 30,5 milliards de dollars, seulement pour l’économie américaine. Avec les Y qui forment la majorité de la main-d’œuvre disponible, les salles de nouvelles autocratiques qui musèlent leurs employés pourraient se retrouver paralysées.

« Le premier pas vers une organisation diversifiée sur le plan cognitif qui permet aux Y de s’épanouir est de briser les hiérarchies formelles et rigides » selon le rapport Deloitte.

Afin que les médias traditionnels réussissent à une époque où ils ne disposent pas d’un monopole d’accès au grand public, où leur modèle d’affaires s’écroule et leur main-d’œuvre est très différente de ce qu’elle était jadis, ils devront apprendre à partager le pouvoir de décider ce qui constitue la nouvelle et la manière de la couvrir.