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Un an sans sommeil dans une petite ville endormie

Un an sans sommeil dans une petite ville endormie

Écrit par
Samuel Piccolo
le
11 juin 2019

Dans son essai gagnant du Prix Dalton Camp 2019, Samuel Piccolo raconte comment son expérience de reporter au sein du journal communautaire d’une petite ville ontarienne a transformé à jamais sa perspective sur l’impact et la valeur du journalisme local.

Un an sans sommeil dans une petite ville endormie

Voici trois récits qui s’amorcent par le temps qu’il fait. Peu importe la prévision météo, toutefois, tous trois ont en commun une seule et unique constatation.

Un.

C’est l’hiver, il y a de cela quelques années. Une immense tempête de neige est annoncée et mon université est fermée. La fin de ma dernière année d’étude arrive à grands pas. Il me reste encore quelques travaux à rédiger et un ou deux projets à documenter, mais cette journée de congé inattendue m’enlève le goût de travailler. Assis près du feu, je feuillette le journal communautaire qui a été abandonné sur une table non loin de moi.

Lire ce journal ne fait pas partie de mes habitudes. Je suis convaincu que les nouvelles dignes de ce nom ne peuvent être rapportées que par les grands quotidiens, que ces périodiques locaux et sans ambition ne contiennent rien d’autre que d’inutiles et délirantes lettres à la rédaction, d’insignifiantes querelles de paroisse et d’innombrables annonces de ventes de literie à la filiale locale de la Légion royale canadienne. Le genre de chose que ne lisent pas les gens sérieux. Que pouvais-je bien apprendre d’une petite ville endormie?

Aujourd’hui, toutefois, je tombe sur un article rédigé par quelqu’un qui n’habite plus la ville, mais qui y a grandi, un article fort critique des prises de position de la municipalité. Je ne suis pas d’accord avec cette critique dont l’argumentaire m’irrite; j’y songe toute la journée, occupé à pelleter de la neige au lieu de faire mes travaux. Cette nuit-là, incapable de dormir, j’ouvre mon ordinateur portable et parviens tant bien que mal à rédiger une réplique que j’envoie au journal. Celle-ci est publiée la semaine suivante : c’est mon premier article publié dans la presse.

J’étais jusqu’alors convaincu que cette publication ne cherchait pas - ou très rarement - à proposer autre chose que les photos des enfants les plus mignons de la région. J’avais en tête qu’elle existait uniquement pour faire la couverture de chasses aux œufs de Pâques ou encore pour rendre compte des exploits de l’équipe de hockey locale. Ce sont bien des choses qu’elle fait, mais ce ne sont absolument pas les seules. J’ai appris que pratiquement tout ce que je tenais pour acquis en matière de journaux communautaires était erroné.

J’ai été agréablement surpris d’apprendre que la relation qu’entretient la publication avec l’Hôtel de Ville est quelque peu glaciale, l’administration municipale étant mécontente de voir son projet de rénovation du nouveau centre communautaire faire l’objet d’une véritable critique.

J’ai appris que pratiquement tout ce que je tenais pour acquis en matière de journaux communautaires était erroné.

Une rencontre avec l’éditeur de la publication m’apprend que l’ensemble de la communauté se réjouit du caractère impitoyable de cette couverture locale. Selon certaines des sources de l’éditeur, près de soixante pour cent des adultes lisent leur journal local, tandis que les quotidiens de plus grande envergure ne sont consultés qu’à quarante-et-un pour cent. Qui plus est, autour de trente-deux pour cent des adultes lisent uniquement leur journal local. À tout le moins, en Ontario le lectorat des quotidiens locaux dépasse en semaine l’auditoire de toutes les stations de radio, sans compter qu’une très grande partie de ce lectorat consulte chacun des numéros et les lit au complet, du début à la fin.

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On m’a également appris qu’environ la moitié des journaux locaux canadiens appartiennent à des particuliers ou à des entreprises locales, ce qui me semble maintenant tout à fait logique : considérant que ces journaux ont un impact concret sur leurs communautés, il va de soi que les citoyens cherchent à y investir temps et argent afin de les maintenir à flot. Notre journal, par exemple, appartient encore aujourd’hui à certains résidents, soit les cinquante mêmes investisseurs (ou parfois leurs héritiers) qui, il y a plusieurs années déjà, ont chacun versé mille dollars afin d’en assurer la mise sur pied. Le fait de maintenir les droits de propriété d’un journal au niveau local contribue par ailleurs à son indépendance. Certains journaux locaux de plus grande envergure changent très souvent de propriétaire - de Torstar, à Postmedia, à Osprey, etc. -, et cette société mère tente chaque fois de dicter sa propre ligne éditoriale à ses nouvelles filiales. À l’inverse, le journal de notre ville jouit d’une indépendance éditoriale complète, une situation dont la portée me sera très bientôt révélée.

Deux.

Cinq mois plus tard; il pleut à torrents. J’ai obtenu mon diplôme, publié de nombreux textes dans le journal local et je reviens d’un long voyage au sac à dos à travers tout le Mexique. Je suis incapable d’arrêter un plan pour l’année sabbatique que je prendrai avant d’entamer mes études supérieures, faisant et refaisant un programme dont la seule certitude est qu’il me mènera hors de ma petite ville. Je viens tout juste de terminer le sept-centième kilomètre de mon tour de l’Ontario à vélo et j’arrive à Pembroke, un petit hameau au bord de la rivière Ottawa. Je suis détrempé et j’ai froid. Je gare mon vélo près de la bibliothèque et me précipite à l’intérieur dans l’espoir de profiter du Wi-Fi gratuit et en prenant bien soin d’épouser la courbe du mur afin d’éviter les remous du déluge. Dans ma boîte courriel, une note de l’éditeur : l’unique reporter du journal vient tout juste de démissionner. Serais-je enclin à rentrer au bercail pour accepter le poste? Absolument, pensais-je, sans être certain de savoir pourquoi. Je n’accepte pas immédiatement : que faire de mon désir de traverser les États-Unis à vélo? Que faire de ce plan d’aller vivre dans une ferme communautaire en Pennsylvanie et de travailler avec des personnes ayant un retard de développement? Que faire de ces plans? Je sais toutefois que j’accepterai, au final. Laisse-moi une semaine pour revenir chez moi, lui dis-je le lendemain.

J’aborde le travail dans l’urgence. J’écris davantage, et plus rapidement que jamais auparavant. Je prends contact avec des gens que je n’ai jamais rencontrés et avec une témérité que je ne me connaissais pas. Je travaille sur un article portant sur une rencontre festive organisée pour des résidents de longue date à laquelle ont été invités leurs fils et leurs petits-fils, mais pas leurs filles ou leurs petites-filles. L’événement est adéquatement appelé « The Boys Reunion ». Une femme était particulièrement outrée de cette exclusion, elle qui avait espéré pouvoir se remémorer son père récemment disparu en compagnie de certains de ses amis de longue date. Au téléphone, l’organisateur de l’événement perd son sang-froid. « Si vous publiez un article qui brosse un portrait aussi noir de la [Boys] Reunion », me dit-il « c’est certain que je vais vous rendre la vie insupportable. Vous pouvez bien prendre ça comme une menace, ou peu importe ce que vous voulez. » Il prétend avoir de bonnes raisons d’empêcher les femmes de se procurer des billets. « Ce n’est pas du tout une question de sexisme, il y a plein d’autres raisons de le faire. » En raccrochant le téléphone, j’ai la gorge serrée et l’impression que mon cœur va exploser.

« Ce n’est pas grave de ne pas être aimé », me dit mon rédacteur en chef. « Ce qu’on cherche, c’est d’être respecté ». J’allais très bientôt pouvoir prendre la mesure de cette leçon. Quelques semaines plus tard, un conseiller municipal accuse la ville d’avoir tenté d’étouffer à huis clos ses états financiers puis démissionne. Avant que sa démission ne soit officiellement annoncée, nous avons, mon rédacteur et moi, rencontré le maire afin de lui poser des questions très précises sur le bilan financier de la ville. Le maire est visiblement mal à l’aise; je le suis également, surtout en raison de son inconfort, mais je réussis à le cacher. Mon rédacteur pose les questions ; j’observe en témoin. Le maire a un discours vide qui évite de répondre aux questions. La publication de l’article donne lieu à une agitation importante : le conseil tente de calmer le mécontentement général en organisant une assemblée municipale pendant laquelle les citoyens hurlent pour obtenir des réponses à leurs questions. On ne leur donnera même pas la chance de les poser. Une seconde assemblée publique est mise à l’horaire, puis promptement annulée.

Au bout de quelques mois, la ville est devenue très hostile au journal. L’hebdomadaire étant gratuit, nous avons laissé quelque cinquante exemplaires au bureau municipal afin que les résidents puissent en profiter lors de leurs visites, mais des citoyens nous ont appris leur mystérieuse disparition. Nous tentons l’expérience de livrer un nombre encore plus élevé d’exemplaires : ceux-ci disparaîtront également quelques heures plus tard - près de cinq cents au total. La ville coupe ensuite contact avec nous et retire la table des médias de la salle du conseil. En tentant d’expliquer ce geste, les employés de la ville se contredisent. Le maire passe à la radio et nous qualifie de publication tout au plus « divertissante et remplie d’annonces publicitaires » qui passe à peine pour un véritable journal, en dépit du fait que notre reportage portant sur une transaction immobilière douteuse effectuée par la ville a remporté un prix provincial de journalisme d’enquête.

Le maire tente ensuite de semer le doute sur nos intentions en remettant en question l’intégrité de nos propriétaires. Il « croit comprendre » que le journal appartient maintenant à un seul individu, laissant ainsi entendre que cet individu se servirait de la publication pour promouvoir d’infâmes idées. Cette remarque semble avoir pour but de faire croire aux citoyens que nos reportages cherchent moins à les informer qu’à semer la discorde pour des raisons obscures. Le maire lance d’ailleurs cette idée sans tenir compte du fait que, plusieurs mois auparavant, je lui ai moi-même expliqué que les cinquante investisseurs d’origine étaient encore propriétaires du journal. Le conflit en vient à intéresser des gens de l’extérieur de la région: des organismes dédiés à la défense du journalisme au Canada et aux États-Unis fustigent la ville, et Jesse Brown parle de nous dans son émission Canadaland. Cette attention force la ville à faire marche arrière en ce qui concerne cette accusation, mais on continuera de nous ignorer pour des raisons de plus en plus ridicules. La ville tentera par exemple d’affirmer que le fait que le journal soit membre de trois associations de médias depuis plus de vingt ans ne constitue pas une preuve suffisante de notre légitimité. Il faudra, pour retrouver l’accès à la ville, devenir membre d’une association supplémentaire, et ainsi de suite… Je suis de plus en plus surpris de la tournure extrêmement dramatique que prennent les événements au cours de l’année.

Puis, il y a eu la nouvelle de l’immeuble à logements. Un groupe de locataires d’un immeuble résidentiel pour personnes âgées - un immeuble dont le financement provient en partie des fonds publics - a pris contact avec nous pour nous faire part de frais illégaux, d’entrées illégales dans les appartements et d’intimidation par des employés, l’un desquels étant également un conseiller municipal. Ce tuyau donne lieu à un reportage de douze mille mots - le plus long de toute l’histoire du journal. Avant de le publier, plusieurs ébauches de l’article ont été produites et nous avons également contacté nos avocats qui nous prodigue plusieurs conseils. Le conseil d’administration du bâtiment, toutefois, refuse de répondre à nos questions. Peu après la publication de l’article, les locataires nous invitent à assister à une réunion du conseil d’administration, la seule réunion ouverte au public. Après avoir remarqué notre présence, ainsi que celle d’autres observateurs non locataires et des enfants de certains des locataires plus âgés, le conseil nous demande toutefois de quitter la salle et refuse de demander l’ouverture de l’assemblée tant et aussi longtemps que nous sommes présents. Nous refusons, en expliquant que cette assemblée est un sujet d’intérêt public. En réponse, le président de l’assemblée décide unilatéralement de mettre fin à la réunion et refuse de préciser le règlement qui lui permet d’agir ainsi - il refuse d’ailleurs de citer un quelconque article de ce règlement -, même sous les nombreux appels et cris des citoyens lui intimant de faire état des règlements de l’assemblée. Un des membres du conseil hurle « Dehors, dehors! »; il menace d’appeler la police. Un locataire, visiblement mécontent, nous traite de salauds.

Les gens ont soif d’un journalisme communautaire de grande qualité. Si le travail est bien fait, ils attendront chaque semaine au kiosque à journaux la livraison du dernier numéro, comme on l’a fait par le passé pour notre journal et comme on le fait encore aujourd’hui.

La fin de mon passage au journal approche. J’ai été accepté au doctorat, aux États-Unis. J’écris mon dernier texte en tant que journaliste professionnel : une sorte de lettre d’amour qui rend hommage à la ville et à mon métier. Dans cette lettre, j’avoue que, comme tant d’autres jeunes avant moi, j’ai longtemps et avidement désiré m’échapper de cet endroit si exigu où je suis né et où j’ai grandi. Je reconnais que cette petite ville nous apparait comme un enclos dans lequel on ne fait que broyer du noir et piaffer en attendant d’être libéré, en attendant d’entamer notre véritable existence. Enfin sorti, le temps retrouverait son cours normal et des choses pourraient véritablement nous arriver. Je continue en expliquant que pour une large part, j’avais cru que mon temps passé à l’emploi du journal allait essentiellement me servir de « bonne expérience » qui aiderait à « développer mon caractère », comme disent certains parents, comme d’autres parlent de manger ses légumes ou de passer la soie dentaire. Mais j’avais tout faux, et je l’écris dans ma lettre. Car je sais maintenant ce que c’est que de savoir, de véritablement savoir d’où l’on vient - je sais ce que c’est d’entrer dans n’importe quel commerce ou d’avancer sur n’importe quelle rue, de se faire appeler par son prénom et de se faire demander comment vont les choses.

Trois.

L’automne est enfin arrivé à South Bend, Indiana. En Ontario, c’est jour d’élections municipales et ma petite ville est le théâtre d’une victoire écrasante. Je suis en classe à la fermeture des bureaux de scrutin et j’actualise de manière compulsive les résultats sur mon téléphone que j’ai caché derrière un livre, enfreignant mon propre règlement. Les résultats sont dévoilés : aucun des députés sortants n’a été réélu. On me dit que c’est la première fois de l’histoire de la ville qu’un conseil est défait dans son entièreté.

Lorsque le journal a entrepris de pourvoir mon poste, la plupart des candidats qui se sont présentés à l’entrevue étaient qualifiés, mais aucun d’entre eux n’était particulièrement jeune. Et pourquoi? Une quantité innombrable d’étudiants habitant des petites villes et possédant des diplômes en lettres et en sciences humaines prennent chaque année la décision de migrer vers le droit ou d’entamer des études supérieures, tandis que les diplômés de journalisme luttent les uns contre les autres pour obtenir les rares postes de premier échelon des publications de grands noms. Mais les gens ont soif d’un journalisme communautaire de grande qualité. Si le travail est bien fait, ils attendront chaque semaine au kiosque à journaux la livraison du dernier numéro, comme on l’a fait par le passé pour notre journal et comme on le fait encore aujourd’hui. Chaque nouvelle a sa région. En général, c’est souvent l’ordinaire, le banal, qui intéressent les gens : les poubelles, les rues, les règlements municipaux. Mais ce qui importe le plus, en vérité, c’est la confiance. Pour les citoyens, la politique locale représente une véritable occasion de réinvestir la sphère démocratique puisqu’il est beaucoup plus aisé de considérer les députés municipaux comme étant au service de la communauté plutôt que de leur parti, ou encore d’un désir général de participation politique. Tout un chacun peut rencontrer ses députés en personne, que ce soit après une assemblée, au Tim Hortons ou encore à la filiale locale de la Légion royale canadienne. Même chose pour les médias.

À l’université et dans mes séminaires de doctorat, on n’a de cesse de discuter du lourd déclin de la démocratie libérale dans le monde entier, de la méfiance en apparence irréversible envers les médias et d’un sentiment d’impuissance face à l’avenir. Je ne sais pas tout à fait quoi penser de ces enjeux lorsque je cherche à les aborder dans une perspective nationale - la solution viendrait-elle d’une presse plus dynamique ou, à l’inverse, moins provocatrice? Une presse active et engagée a eu un effet très positif dans ma ville, mais il est difficile de savoir si une approche similaire fonctionnerait à plus grande échelle.

Ce que je sais, c’est que pendant un an, dans une petite ville de l’Ontario, c’était moi, le média. J’avais à cœur la démocratie locale et j’ai inlassablement travaillé pour la défendre. Je suis très heureux des résultats de ce travail. Bien que les prévisions concernant la démocratie demeurent sombres, j’ai eu la chance de me tenir debout sous l’averse pendant toute une année et je peux affirmer avec certitude qu’il a valu la peine de se mouiller.