Skip to contentSkip to navigation
Urgence culturelle : nos productions télévisuelles se noient!

Urgence culturelle : nos productions télévisuelles se noient!

Écrit par
Michel Duchesne
le
10 décembre 2019

L’auteur de L’écrivain public Michel Duchesne décrit la réalité de plus en plus ardue de la production télévisuelle au Québec et au Canada.

Urgence culturelle : nos productions télévisuelles se noient!

Photo de tournage de L'écrivain public, une série scénarisée par Michel Duchesne et basée sur son roman du même nom.

Mon père trouvait qu’on se démenait beaucoup dans le monde culturel : « Vous payez pour travailler », disait-il. On pense aux acteurs qui répètent chez eux, à la phase folle de pré-production où on essaie de canner 12 à 16 pages de fiction par jour, ou aux créateurs de séries web qui paient de leur poche un pilote pour prouver leur valeur et être financés! Des milliers d’artisans et de créateurs s’échinent à faire des productions de grand calibre avec de moins en moins de moyens. Quelques voix s’élèvent pour dénoncer les tournages précipités, la production à pression, où les acteurs et actrices n’ont plus de temps pour répéter, où des techniciens meurent au front, mais le silence règne encore trop souvent.

Les productions francophones reçoivent le tiers de ce qui est versé aux productions anglophones au Canada, 38% pour être exact. Le coût de la vie explose, mais on doit faire des séries avec des peanuts. Comment être à la hauteur de ces émissions rêvées? On revient à nos origines théâtrales où d'excellents comédiens, tel le coryphée, nous racontent ce qu’on n’a pas eu les moyens de filmer.

Il n’y a pas qu’urgence climatique, il y a urgence culturelle!

Avant même sa conception, les créateurs sont limités dans leur ambition : pas plus de X décors et Y comédiens. Des genres comme les séries historiques se raréfient. On fait des séries policières sans pouvoir s’offrir toute l’action souhaitée. Une émission jeunesse a même été coupée sous prétexte qu’elle coûtait trop cher en costumes et maquillages. Come on!

J’ai siégé au conseil d’administration de la Société des auteurs de radio, télévision et cinéma, et chaque fois qu’on se présentait à Ottawa, ça soupirait : « Bon… Qu’est-ce qu’ils veulent encore eux-autres? »


ON VEUT POUVOIR RACONTER DES HISTOIRES!


Il faut avoir vu des équipes de série web sur le terrain pour comprendre la grandeur de leur dévouement. Souvent sous-payés, ils cumulent les tâches. Et les jeunes producteurs de L’écrivain public n’en sont pas l’exception, mais bien l‘exemple d’une règle trop répandue voulant que, pour pouvoir raconter son histoire, on ne compte pas ses heures.

L’écrivain public est une autofiction tirée de faits vécus et arrangée avec le gars des vues. À temps partiel, j’ai œuvré durant deux ans au sein du milieu communautaire d’Hochelaga-Maisonneuve. J’ai découvert qu’à quatre stations de métro de chez moi, tant de gens peinaient à lire, écrire et donc n’avaient pas les mots pour se défendre. Je les ai aidées et, à coups de lettres, mises en demeure, simple CV et retours de courriels, des vies ont été changées. J’ai aussi découvert que le milieu communautaire et le milieu culturel devaient tous deux se battre pour leur survie. Parfois entre eux.

Écrivain Public II - Bande annonce

Qui aurait cru que L’écrivain public, une dénonciation des mesures d’austérité sur le dos de la population, aurait un tel rayonnement? Célébrée ici comme à New York, Bilbao, Séoul ou Buenos Aires, notre histoire locale de compassion et de dévouement montre toute l’importance de raconter nos réalités… Il n’y a pas qu’urgence climatique, il y a urgence culturelle!

L’automne dernier, j’ai pris part comme orateur à la Conférence internationale des scénaristes à Berlin (WCOS). J’en suis sorti profondément remué : partout les télés publiques sont assiégées, partout Netflix impose sa loi du silence. Certains intervenants parlaient d’un horizon de deux ans avant que disparaissent les cultures nationales. Si la BBC s’inquiète, avec un financement public autrement plus noble que les nôtres, imaginez combien nous devrions nous affoler!

Personne ne pensait que ça fondrait aussi vite. Vers la fin de ma vingtaine, j’ai été réalisateur de Politiquement direct à MusiquePlus; qui aurait pensé voir disparaître aussi vite ce formidable bouillon de culture, d’art et d’essais? À Radio-Canada, il y a quelques années, tout un étage était consacré aux émissions socio-culturelles, un autre entièrement dévoué aux variétés. Que reste-t-il de nos amours?

Nos trop nombreuses chaînes spécialisées deviennent des niches de moins en moins fréquentées. Nos saisons télés jadis comptaient 39 épisodes, puis 26, puis 13, et maintenant combien de scénaristes n’en écrivent plus que six? Nous sommes passés de séries documentaires à documentaire unique; de télé-théâtres à télé-réalités, sans acteurs, ni histoires à léguer aux générations futures.


À lire aussi :


Des culturo-sceptiques vous diront « Il n’y a jamais eu autant d’émissions! » Comptabilisent-ils la junk-télé? Des documentaires, des séries de fiction, des variétés, on en crée toujours, heureusement. Mais sont-ils écoutés? Notre culture fond comme les banquises, engloutie par la production américaine.

Comment faire découvrir nos séries à de nouveaux publics? Lorsque je donne des cours à l’UQÀM ou que je visite des écoles secondaires comme artiste invité, trop de jeunes m’avouent : « On est YouTube et Netflix, nous, monsieur. » Je constate depuis des années la méconnaissance grandissante de nos productions. La fameuse découvrabilité nous fait défaut, faute d’avoir les moyens des géants du Web pour faire rayonner notre contenu, et faute d’avoir pu compter sur la volonté politique de nos gouvernements pour imposer des normes à ces mêmes plateformes numériques étrangères, qui sont encore libres de toute réglementation à l’heure où j’écris ces lignes. Nos quelques séries et films qui s’y trouvent, sont submergés au fond de catalogues comptant des dizaines de milliers d’œuvres et souffrent parfois de la comparaison, en raison de la pauvreté des moyens à l’écran.

Toute l’industrie québécoise proclame l’urgence d’agir : il faut taxer les GAFA et leur exiger des quotas de productions francophones et locales.

Alors que nous attendons avec impatience l’arrivée de janvier 2020, moment où le rapport final du Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications doit être remis, tous les espoirs sont permis quant aux recommandations de ce comité présidé par Janet Yale, et toute la pression sera mise pour qu'elles soient exécutées.

Le CRTC est désuet : ses lois et réglementations auraient pu être aménagées il y a longtemps, nous en avions tous les pouvoirs. Mais il n’y avait pas de volonté politique. Comme Harper, son prédécesseur, notre premier ministre, ex-professeur de théâtre, a semblé avoir si peu d’amour et d’intérêt pour la culture d’ici en comparaison avec son dévouement envers le pétrole ou les GAFA, à qui les ondes sont données.

Les partis d’opposition, les diffuseurs, le vice-président de Radio-Canada, Michel Bissonnette, et toute l’industrie québécoise proclament l’urgence d’agir : non seulement il faut taxer les géants du numérique, ou GAFA, sur leurs revenus, mais des quotas de productions francophones et locales doivent également être imposés aux plateformes d’écoute en ligne. Le Danemark, le Brésil, la France et tant d’autres osent se tenir debout et font en sorte que les GAFA filment dans la langue du pays des histoires universelles. C’est pourquoi, il est honteux de comptabiliser des tournages américains faits ici comme étant des productions locales, dixit l’entente secrète de 500 millions de dollars entre Netflix et Mélanie Joly.

À la lumière de la crise de sous-financement, qui ne date pas d’hier, je salue le travail de la Coalition pour la diversité des expressions culturelles et Les Amis de la radiodiffusion, qui redisent combien les plateformes numériques étrangères devraient contribuer à notre écosystème, sans pour autant suppléer à nos institutions publiques, qui elles aussi ont bien besoin de soutien. Nous ne devons plus nous taire. Les vents d’inculture et d’intolérance soufflent trop fort pour rester discrets. L’Histoire mérite d’être enseignée. Nos histoires valent la peine d’être vues.

Défendons ensemble nos intérêts culturels et économiques.